Rencontre avec Sébastien Pelon, graphiste-illustrateur

Bonjour à toustes !

Pour cette première interview, j’ai le plaisir de vous présenter l’illustrateur et graphiste Sébastien Pelon, diplômé d’un BTS communication visuelle et d’un DSAA mode et environnement (Diplôme Supérieur d’Arts Appliqués) à l’école Duperré à Paris. Son premier album jeunesse illustré, Attrape-moi sommeil, a été publié aux Albums du Père Castor de Flammarion.

Depuis, Sébastien Pelon a illustré de nombreux livres jeunesse et recueils de contes du monde avec ses dessins d’une poésie souvent enchanteresse, pleins de tendresse et de rêves. Ses mises en scène délicates, ses personnages attachants et ses décors tour à tour féeriques ou inquiétants, transportent l’imaginaire vers un Ailleurs merveilleux.

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Source : http://www.sebastienpelon.com

Chris BELLABAS : Bonjour Sébastien et merci d’avoir accepté de m’accorder un peu de votre temps. Vous avez la double casquette de graphiste et illustrateur. Pouvez-vous expliquer les différences entre ces deux professions ?

Sébastien PELON : Illustrer, c’est le fait de mettre en images quelque chose : un article, une histoire, une information, peu importe le sujet, et c’est donc lié au dessin. Le graphisme est davantage lié à la mise en page et au fait de manipuler des signes pour communiquer un message. Cela peut passer par le dessin, mais pas nécessairement. Un graphiste va principalement jouer sur la typographie, la composition de l’image, la couleur, les formes. Il va par exemple dessiner des logos ou concevoir la mise en page d’un magasine, la couverture d’un livre. C’est lui qui va choisir la police de caractère, la couleur et la composition globale de l’image.

L’illustrateur raconte une histoire ou fait passer une idée en dessinant, il est dans la narration, tandis que le graphiste est dans la communication. Toutes les affiches qu’on voit dans le métro sont faites par des graphistes. Énormément de choses passent entre leurs mains, et pourtant c’est un métier de l’ombre, peu de gens savent vraiment ce que c’est. Quand on dit qu’on est graphiste ou directeur artistique, les gens demandent si on fait les dessins. Quand on leur dit non, ils demandent si on fait les textes, et quand on leur répond non à nouveau, s’étonnent : « ben tu fais quoi alors ? »

C’est pareil pour le métier d’éditeur, peu de gens savent réellement ce que c’est. Être éditeur, c’est choisir ce qu’on va publier, faire retravailler les images et les textes, c’est un métier d’accompagnement et de publication des auteurs. Comme les éditeurs, les graphistes exercent un métier de l’ombre. Certains ont un nom, mais il ne reste généralement connu que dans la profession. Si le graphiste travaille pour une marque, il est au service de la marque et leurs identités se confondent, alors que l’illustrateur peut être au service de quelqu’un et signer les livres de son nom.

Concernant les techniques, il y a des points communs et des passerelles entre les deux métiers. Beaucoup de graphistes savent faire de l’illustration et inversement. Aujourd’hui, beaucoup d’illustrateurs travaillent en numérique (essentiellement sur Photoshop) et quasiment tous les graphistes travaillent sur logiciel (photoshop, illustrator et indesign pour la mise en page ou la conception de logos …), ce qui n’empêche pas aussi l’utilisation de techniques traditionnelles comme la peinture.

Je vous ai connu sur le salon du livre jeunesse de Villejuif, mais j’ai vu que vous aviez illustré d’autres choses que des albums pour la jeunesse. Notamment un mook dont le sujet était le burn-out chez les médecins et la solidarité entre générations. Vous avez également travaillé pour le Conseil d’État.

Pour le Conseil d’État j’ai réalisé un pur travail de graphiste. J’ai répondu à un appel d’offres pour mettre en page une plaquette de 16 ou 18 pages et j’ai été sélectionné. J’ai reçu un brief avec le texte qu’il fallait mettre en scène. En dehors de quelques commandes comme celle-ci, je suis à 98,8 % illustrateur pour la jeunesse. C’est comme ça que j’ai commencé, du coup j’ai développé un style estampillé jeunesse et les ponts ne se font pas toujours.

J’aimerais bien travailler davantage en presse car cela permet de faire des images d’un autre genre, d’exprimer d’autres types de sentiments, d’explorer d’autres mises en scènes avec des références différentes de celles qu’on utilise pour la jeunesse. Il y a des illustrateurs qui passent beaucoup plus facilement d’un univers à l’autre. Certains de mes collègues vont faire une affiche pour un festival de musique, puis vont travailler le lendemain pour un album jeunesse et le surlendemain pour une campagne de communication sur un problème de santé publique ou pour le magasine interne d’une entreprise. Ce n’est pas mon cas, mon travail est principalement axé sur la jeunesse et c’est en partie pour ça que j’ai créé un compte Instagram. Cela me permet d’exposer des images autres que celles qui sont des images de commandes, d’explorer d’autres types de thématiques et de faire des choses qui soient un peu plus graphiques et pas forcément tournées vers l’enfance.

Qu’est-ce qui vous a attiré spécialement vers la littérature jeunesse ?

C’est en jeunesse qu’il y a le plus de choses illustrées. De plus en plus de magasines refont appel à des illustrateurs plutôt qu’à des photographes, car l’illustration fait appel à l’imaginaire. C’est ce côté créatif qui me plaît dans l’illustration. J’aime beaucoup raconter des histoires et voyager, que ce soit dans le temps, dans l’espace ou dans d’autres univers, et la jeunesse est un terrain plus favorable à ce genre de voyages que l’illustration de presse qui est davantage dans le quotidien, dans les choses liées à l’actualité, à la guerre. En travaillant pour la jeunesse on peut créer un univers, une ambiance, toute une rythmique pour raconter une histoire.

J’adore créer des personnages : leur physionomie, leur corpulence, leurs amis, les faire évoluer, leur créer des expressions. L’illustrateur est un peu comme un metteur en scène de cinéma (le mouvement en moins). J’adore le fait de mettre en couleur après, mais la phase la plus intéressante pour moi, c’est vraiment la mise en scène. Je commence par imaginer les décors, puis je créé mes personnages et c’est comme si je faisais mon casting. Je choisis les acteurs, puis je fais les costumes, je créé mon décor, après je fais le choix de la mise en lumière. Le choix des cadrages est important aussi. Pour raconter la même scène, on peut imaginer plein de choses, c’est exactement comme au cinéma : où vais-je choisir de mettre la caméra ? Est-ce que je vais faire une scène qu’on va voir de très loin ? Est-ce qu’on va cadrer les personnages de près ? Est-ce qu’on met la caméra au ras du sol ou est-ce qu’on va voir les personnages d’en haut ? Ce qu’on va décider va raconter l’histoire d’une façon différente.

La lumière et la mise en couleurs vont raconter l’histoire d’une façon encore différente. C’est ce qui permet de créer différents plans et qui donne l’ambiance générale. En fonction des couleurs utilisées, on peut créer une image joyeuse, triste ou sombre, on peut créer des suspens avec des rapports de couleurs très différents ou au contraire faire quelque chose de très doux. Encore une fois il y a des possibilités infinies et on a la possibilité d’exploiter toutes ces choses là pour faire un album, c’est ça que j’adore.

Pouvez-vous nous parler du rapport entre l’auteur et le graphiste / illustrateur ? Comment travaillez-vous avec un auteur ? Vous impose-il sa vision ou êtes-vous totalement libre ?

Cela dépend des éditeurs. La plupart du temps, ce sont eux qui font le lien entre les deux. À chaque fois que je fais un album, j’envoie mes crayonnés, mes esquisses et mes propositions à l’éditeur. Celui-ci les communique à l’auteur qui formule éventuellement quelques remarques.

En général je préfère, sauf exception, ne pas être trop en relation avec l’auteur car je ne veux pas qu’on me donne d’idées. Une fois que j’ai proposé mes crayonnés, on peut me suggérer des modifications et si je trouve l’idée effectivement plus intéressante, je corrige. Ce que je n’aime pas c’est qu’on me dise : « ce qui serait bien ça serait d’avoir ça au premier plan » avant que je me mette à travailler dessus car je trouve ça assez castrateur. Si on fait mon boulot, ça ne m’intéresse pas du tout. Il y a des éditeurs qui font presque des petits croquis avant, certains illustrateurs aiment bien ; moi, je déteste ça, ça bloque toute mon imagination et je n’ai plus aucun plaisir à travailler sur le projet. Ce n’est qu’après coup que j’apprécie d’échanger avec l’auteur. Ou alors, si j’ai des retours durant le travail, je préfère les avoir par le biais de l’éditeur dont le retour est sans affect (parce que l’auteur va avoir beaucoup d’affect par rapport à son texte, et moi je vais avoir de l’affect par rapport à mes images, c’est normal, on s’est beaucoup investis dedans). L’éditeur va être beaucoup plus neutre, plus objectif pour trancher sur les propositions.

En général les auteurs sont très enthousiastes, c’est très rare que ça se passe mal. Quand on est auteur jeunesse on doit accepter qu’on va être dépossédé de son « bébé ». C’est comme quand un écrivain accepte que son livre soit adapté au cinéma, ça sera autre chose, ça ne sera pas exactement son livre. J’imagine que les gens qui écrivent se font une idée de ce que ça donnerait sur l’écran, mais ça ne pourra jamais être ça. Certains auteurs aiment faire le metteur en scène, certains illustrateurs apprécient et dans ce cas ils bossent en binôme, mais ce n’est pas pour moi. Je veux avoir mon autonomie sur la mise en scène. La vision de l’auteur ne sera pas forcément la mienne.

Ce que j’aime bien lorsque j’illustre des textes, c’est de raconter des choses en plus de l’histoire ou de décaler un peu le point de vue. En pensant à cadrer une scène de telle ou telle façon, on va pouvoir raconter une histoire dans l’histoire ou amener d’autres choses. Ça va être un imaginaire en plus de celui de l’auteur. Il y a un graphiste connu, Siscarius, qui disait : « 1 + 1 = 3 ». En additionnant deux individualités, ça donne quelque chose d’autre. Si vous confiez le même texte à 10 illustrateurs différents, vous allez avoir 10 livres radicalement différents avec la même histoire, c’est ça qui est génial.

Quand j’étais chez Flammarion et que je faisais de la direction artistique (je faisais partie des gens qui choisissaient les illustrateurs), je me faisais une image du texte illustré en lisant et j’étais souvent étonné des propositions. Même si on fait appel à des illustrateurs dont on connaît le travail, on est toujours surpris de ce qu’ils proposent. « Ah tiens, ce cadrage là est hyper intéressant », « ah tiens ce personnage là il le voit de telle manière, je n’aurais pas imaginé ça comme ça », « ah tiens, quelle originalité dans la mise en couleurs. » Chaque illustrateur a vraiment son univers.

C’est plus flagrant dans le monde de la bande dessinée parce que c’est plus connu, mais si vous voyez un dessin de Franquin, le dessinateur de Gaston Lagaffe, vous reconnaissez sa patte tout de suite. Les dessins de Joan Sfar sont facilement identifiables aussi. Et puis à chacun ses obsessions, ses thèmes qui reviennent, liés à tout un tas de choses qui sont personnelles et qu’on va aimer dessiner parce que ça nous rappelle quelque chose. Notre style se construit de façon propre mais on ne peut pas partir de rien, c’est un mixte de tout un tas d’influences culturelles, artistiques ou liées à notre vécu… Dans mes illustrations, on trouve des références conscientes ou inconscientes à des tas de trucs. Les influences peuvent venir de la peinture classique, du cinéma, d’une photo…

Avez-vous un modèle, un illustrateur dont vous admirez particulièrement le style ?

Olivier Tallec, Marc Boutavant, François Rothen. Même si je fais des choses assez différentes de ce qu’ils font, je regarde leur travail et je l’admire.

J’adore aussi les illustrations des années 50, notamment américaines. Par exemple celles de Mary Blair qui a fait beaucoup de décors pour Walt Disney (c’est elle qui a fait les décors de Peter Pan et d’Alice au Pays des Merveilles), ou celles d’un couple d’illustrateurs américains de la même période : Alice et Marc Rovenson, qui ont fait des trucs extraordinaires. J’aime beaucoup aussi des illustrations comme celles du Père Castor, le travail d’Étienne Morel ou de Lucile Butel.

Que faut-il pour être illustrateur ?

Savoir dessiner. Enfin, il faut surtout aimer ça et le travailler. Mais ce qui est très important c’est surtout l’observation. Pour bien dessiner, il faut bien regarder. Après, le dessin est une quête sans fin. Chaque fois qu’on entame un album, on l’imagine et on se dit : « celui-ci, il va être super, ça va être mon meilleur album », et puis quand il est terminé, il peut arriver qu’on en soit content mais on pense : « ah, j’aurais pu faire mieux, le prochain sera bien ».

Le dessin, c’est vraiment un truc pour lequel on se dit : « un jour, je ferai un dessin qui sera vraiment superbe », mais on court toujours après, on a jamais le sentiment d’y arriver. J’ai généralement des images à la fois très floues et très précises de ce que je veux dessiner dans la tête, c’est une recherche permanente.

Comment propose-t-on ses illustrations ?

Des gens envoient encore des dossiers par la poste mais cela se fait de moins en moins. La plupart du temps, on envoie des e-mails aux maisons d’édition en disant « je suis illustrateur, j’aimerais travailler avec vous », avec des exemples de productions en pièces-jointes, ou en invitant l’éditeur à aller voir notre blog, notre site, notre instagram, notre tumblr etc. Si ça plaît, là éventuellement la maison d’édition va donner rendez-vous pour qu’on apporte un book plus précis.

Pas mal de directeurs artistiques vont aussi dans les jurys d’école pour repérer les jeunes talents et leur proposer de travailler avec eux.

Vous travaillez à votre domicile. Comment faites-vous pour concilier vie professionnelle et vie de famille ? Pouvez-vous nous décrire votre journée de travail type ? Comment organisez-vous votre temps de création ?

Dans l’idéal, après avoir conduit mes enfants à l’école, je rentre et commence par répondre à mes e-mails (ce que je repousse sans arrêt car je n’ai pas de goût pour l’administratif), mais je n’ai pas vraiment de journée type. Tout dépend de l’affluence des commandes et du point où j’en suis dans leur traitement. Quand je suis au début d’une commande je fais beaucoup de recherches. Je vais donc passer beaucoup de temps sur internet, ou alors je vais aller en bibliothèque ou en librairie acheter des livres sur le sujet.

Actuellement, je travaille sur un récit qui se passe en Russie donc il faut que je me documente sur l’architecture du pays, les costumes, les paysages, la physionomie des gens là-bas, les animaux, la végétation, pour dessiner quelque chose de crédible. Je fais plein de croquis en même temps que je me documente et je sauvegarde sur mon disque dur toutes les images qui m’intéressent. Puis je passe en phase de crayonné pour laquelle je réunis toute la documentation et je fais les cadrages sur des carnets. Enfin, il y a la phase d’exécution et de mise en couleurs pendant laquelle je suis sur les images toute la journée.

Je travaille chez moi mais je sais que beaucoup d’illustrateurs font ça dans des cafés ou ailleurs à l’extérieur.

Cette solitude ne vous pèse pas ?

Non car c’est un choix et je n’ai pas de mal à me mettre à travailler, je sais très bien me discipliner. Plein d’illustrateurs travaillent en atelier. Il en existe différents types : il y a les ateliers ouverts où les illustrateurs vont être par exemple 5 en open space, et il y a des ateliers où chacun à sa pièce qui peut se fermer avec une porte s’il éprouve le besoin de s’isoler.

Cela fait 5 ans que je suis indépendant et le travail à domicile m’arrangeait pour plein de raisons. J’ai des enfants en bas âge donc je trouvais ça pratique d’être à côté pour aller les chercher, et louer un atelier a un coût non négligeable en ayant des frais de garde d’enfants dans le même temps. Et puis après 10 ans de vie en entreprise, ce côté solitaire ne me dérange pas en soi. Quand je suis en phase de recherches, je ne peux pas écouter la radio car j’ai besoin d’être concentré, de me créer une bulle. Après, quand les crayonnés sont faits et que je suis en phase de peinture, je peux discuter, mais pas avant.

Si cette façon de travailler me pesait un jour, je prendrais un atelier, rien n’est irrémédiable.

Comment est faite la rémunération ?

On est rémunéré en droits d’auteur : on touche une somme pour faire le livre et avoir un pourcentage sur le prix de vente (souvent 2 % ou 3 %, jusqu’à 5-6 % maximum).

On touche donc une somme d’argent qui s’appelle l’à-valoir (avance sur les droits qu’on va toucher plus tard) pour faire le travail, puis quand le livre commence à se vendre, ces premières recettes vont servir à l’éditeur à se rembourser de cette avance. Une fois qu’il a récupéré cette avance (donc ce que lui a coûté de nous faire travailler), il commence à nous payer les droits. En général l’avance couvre le premier tirage.

Si tout le tirage d’un livre est vendu et qu’il est réimprimé, on commence à toucher des droits. Si le premier tirage ne se vend pas, a priori on ne touchera pas de droit. Il faut donc bien négocier ses à-valoir et ses droits. Parfois l’éditeur propose et on dit oui tout de suite, d’autres fois on discute pour obtenir plus d’avantages ou des droits progressifs.

Quels sont les plaisirs à être illustrateur jeunesse ?

Ce qui est génial c’est que c’est un métier basé sur l’imaginaire. C’est un métier qui permet de voyager (dans le temps, dans l’espace, dans d’autres pays…) tout en restant sur sa chaise. C’est donc un métier de liberté, où on peut raconter des histoires, créer des personnages faire appel à ses rêves, à sa créativité.

Même si on développe un style, le métier n’a rien de monotone. Chaque projet est une nouvelle aventure. On cherche sans arrêt à expérimenter de nouvelles choses, de nouvelles expositions de couleurs, de nouvelles techniques, de nouvelles matières, pour que nos images, tout en restant dans le même style, évoluent un peu.

Mais même si c’est très plaisant, j’insiste sur le fait que c’est un vrai métier, ça demande beaucoup de travail. Souvent, les élèves des classes dans lesquelles j’interviens me demandent combien de temps il me faut pour un album. Je leur montre une image et je leur demande : « combien de temps à ton avis ? ».

« Bah je sais pas, une heure. »

Quand je leur explique que pour une image comme celle je leur présente, c’est plusieurs jours de travail juste pour le crayonné, puis qu’il y a le temps de la réflexion, puis le temps de la documentation, puis la réalisation du vrai croquis, et qu’enfin, avec la mise au propre et la mise en couleur, j’en ai pour une semaine ou 15 jours de travail, cela les étonne. Quand je leur dis qu’il faut plusieurs mois pour faire un album, ils ont du mal à me croire. Comme c’est un métier passion, les gens ne se rendent pas compte du travail que ça représente.

Il existe donc aussi des mauvais côtés ?

La précarité, car on dépend des commandes. On est indépendant donc ça reste toujours un peu incertain parce que si on n’a pas de commande, on ne touche rien. On a ni chômage ni statut d’intermittent. Parfois aussi, on a le sentiment de ne pas être rémunéré à notre juste valeur. J’ai l’impression que dans d’autres pays, comme les États-Unis par exemple, le fait d’être créateur d’images est mieux considéré. Ici ça m’est arrivé plusieurs fois que des gens me disent : « ah, toi qui ne travaille pas, est-ce que tu ne pourrais pas… ».

Dans les salons où je fais des dédicaces, il y a beaucoup de gens qui me disent qu’ils seraient incapables de dessiner comme moi. J’ai envie de leur demander : « mais vous faites quoi comme métier ? » J’ai fait des études pour faire ce que je fais, je travaille tous les jours à essayer de dessiner de mieux en mieux et à essayer de faire des images qui soient de plus en plus chouettes et de plus en plus efficaces, c’est normal que quelqu’un qui n’en fasse pas ne sache pas le faire, c’est un métier. Moi je serais incapable de faire un bilan comptable.

En dehors de ça, je ne vois pas de mauvais côtés. C’est un métier vraiment passionnant.

Sur quels projets travaillez-vous en ce moment ?

Je ré-illustre un grand classique de chez Flammarion : La fille de neige. Un conte classique de Russie.

Sinon, je viens tout juste de terminer un album, Mes petites roues, pour lequel j’ai également écrit l’histoire. C’est la première fois que je signe en tant qu’auteur. C’est sur l’apprentissage du vélo sans petites roues, métaphore du fait de grandir et de prendre de l’indépendance.

Est-ce que le fait d’écrire le texte en plus d’illustrer l’histoire vous a fait travailler différemment ?

Les choses sont venues en vrac dans un espèce de magma de choses que je voulais dire. Mon directeur artistique et mon éditeur m’ont beaucoup aidé à mettre de l’ordre dans ce magma. J’ai construit mon scénario et ma mise en scène, puis je me suis occupé du découpage pour avoir un récit cohérent. Ensuite, j’ai travaillé à la création des images en notant les phrases qui me venaient au fur et à mesure. Une fois toutes mes illustrations terminées, j’ai écrit par dessus. À ce moment là, mon éditeur m’a fait remarquer que j’avais tendance à mettre dans le texte ce que j’avais déjà mis dans l’image, ce qui est redondant. J’ai pas mal épuré.

Est-ce qu’il arrive que des auteurs vous démarchent directement pour illustrer leur manuscrit ?

C’est arrivé qu’on me démarche mais ça ne s’est jamais concrétisé. Les textes ne me plaisaient pas et c’est compliqué de faire des essais sur des textes dont on ne sait pas s’ils vont être publiés.

C’est arrivé aussi qu’une auteure avec qui j’avais déjà fait un album (Maryse Cocotte) me propose une nouvelle collaboration en me faisant lire un texte en direct. Comme le projet me plaisait, nous avons démarché l’éditeur ensemble. On s’entend très bien et les idées de futures collaborations ne manquent pas.

Comment voyez-vous l’avenir du livre ?

C’est une vaste question. Les éditeurs nous font signer des contrats où ils peuvent exploiter les contrats sous toute forme actuelle et future, c’est d’un flou artistique fantastique.

L’avenir du livre est difficile à prévoir. Des évolutions vont forcément survenir, mais je ne pense pas que ça touche vraiment la petite enfance. Le livre numérique ne démarre tellement, même pour les adultes et même s’il est très pratique de pouvoir mettre sur sa tablette ou sa liseuse 1000 manuscrits plutôt que de partir avec 15 polars qui vont peser et prendre toute la valise. Ce que je trouve assez magique aussi, c’est ce système qui se développe chez certains éditeurs (comme Albin Michel) qui consiste à faire apparaître une narration interactive et parallèle à l’histoire contée par le livre lorsqu’on passe une tablette dessus. Je trouve ça très intéressant, il y a plein de trucs à faire, mais difficile de savoir s’il va y avoir de plus en plus d’hybridation avec des livres papiers et des applications.

Je ne pense pas que les livres papiers vont disparaître. Je n’ai pas beaucoup de connaissances techniques pour ce qui est programmation, images animées etc., mais je me dis que quelque soit le support, on aura toujours envie / besoin de raconter des histoires et de créer des images. Le numérique peut être une belle opportunité de trouver de nouvelles façons de raconter des histoires. Si j’avais un peu plus de connaissances techniques, ça me plairait beaucoup de faire des choses un peu animées, avec de l’interaction.

Mais même si je trouve les évolutions numériques intéressantes et que je suis curieux de ce qui va se développer, j’espère que le rapport des enfants avec le livre papier va rester. Au moins en jeunesse, on a pour nous qu’une tablette, ça coûte cher et c’est fragile. Un livre ça coûte parfois un peu cher mais pas trop, et ça peut être manipulé. Au pire ça se déchire un peu, ça se corne, mais il est important que les enfants apprennent à tourner les pages, à le toucher. Cela préserve un peu le livre.

Merci beaucoup Sébastien, et bonne continuation !

Mes petites roues
Album Mes petites roues. Source : http://www.sebastienpelon.com/portfolio/mes-petites-roues/

Merci pour votre lecture ! Si vous ne l’avez pas déjà fait,  je vous invite à visiter le site de Sébastien Pelon.

 Rendez-vous le mois prochain avec l’interview de Véronique Bagarry, libraire indépendante !

@ bientôt, ici ou ailleurs 😉

Chris