Nouvelle : La Force de l’eau

Aujourd’hui je vous partage une nouvelle qui sort de mes genres de prédilection. La Force de l’eau raconte une séquence de vie véritable, et toute ressemblance avec des personnes ou des événements existants n’est absolument pas fortuite. Je n’avais absolument pas prévu une telle production, mais le thème du concours de Banlieue Santé, « une belle victoire de femme », m’a inspiré.

La Force de l’eau ne fait pas partie des nouvelles primées, et l’écriture de nouvelles n’étant pas mon point fort, j’ai conscience de ses nombreuses imperfections, mais il m’importe de la publier ici car je connais réellement son héroïne et je tiens à rendre hommage à son courage, à sa résistance et sa résilience.

Bonne lecture !

Crédit : analogicus. Source : pixabay.

La Force de l’eau

Temps de lecture estimé : 28 minutes

Le bleu éclatant de la Méditerranée glissait sous les patins de l’hélicoptère. Au loin, les massifs luxuriants de la Corse et le maquis inondé de soleil se découpaient sur l’horizon. Michèle promena son regard sur les forêts séculaires de l’île de Beauté avant de le reporter sur la mer en contrebas qu’il lui faudrait affronter dans un instant.

Le vrombissement des pales et du moteur noyait les hurlements du vent tandis que l’hélicoptère filait tel un goéland mécanique dix mètres au-dessus des vagues, emportant ses quatre passagers – le pilote et le mécanicien treuilliste assis dans la cabine, et à l’arrière en combinaison de plongée, Michèle et Saviano, son collègue natif d’Ajaccio – vers une silhouette solitaire qui se débattait dans l’écume.

Michèle se répéta mentalement tous les gestes qu’elle accomplirait bientôt pour lui porter secours. Les vagues parfois chahuteuses qui se formaient à cette distance des côtes avaient tôt fait d’entraîner les imprudents vers le fond. Le quadragénaire qu’ils voyaient lutter dans la houle ne comptait cependant pas parmi ceux-là malgré sa mauvaise posture apparente. Les jurys de l’examen des nageurs sauveteurs ne désignaient que d’excellents apnéistes pour jouer le noyé que les candidats devaient secourir par hélitreuillage.

Une tâche que Michèle pressentait particulièrement ardue au regard de la carrure de l’homme, mais elle était prévenue. Sitôt qu’elle avait manifesté le désir de quitter son poste de maître-nageuse en piscine pour devenir secouriste en mer, ses instructeurs l’avaient avertie : « Ne vous attendez pas à un traitement de faveur parce que vous êtes une femme. Vous avez choisi de faire ce métier, vous avez choisi de passer ces épreuves, à vous de prouver que vous êtes aussi capable qu’un homme. »

Elle avait rétorqué sans se démonter que c’était bien son intention. Elle ne désirait pas être traitée différemment de ses collègues masculins au prétexte qu’elle était née femelle, et n’avait jamais prêté l’oreille aux gens qui alléguaient qu’une femme ne serait jamais aussi forte et courageuse qu’un homme alors que sa propre existence prouvait l’insanité de cette affirmation. Mais le sexisme continuait à gangrener cette décennie 90. Son choix d’exercer la profession de maître-nageuse lui avait valu commentaires abasourdis et remarques phallocratiques sur sa dangerosité tant pour l’impudente qui le briguait que pour les noyés qu’elle serait impuissante à tirer hors de l’eau.

Comme si posséder deux petites boules de chair à l’entrejambe conférait automatiquement force et bravoure. De Judas à Robert Ford, l’Histoire regorgeait d’hommes lâches célèbres et de femmes hardies oubliées. En ce jour où Michèle s’apprêtait à embrasser sa vocation, découverte l’année de ses six ans au cours de laquelle elle avait sauvé sa sœur aînée de la noyade dans l’étang familial de la Somme, elle se sentait plus que jamais l’héritière des mémoires étouffées de ces héroïnes ordinaires.

Elle coula un regard vers le visage tendu de Saviano. Il se taisait, le regard fixé sur l’immensité de la mer. Michèle supposa qu’il se concentrait tout comme elle sur ce qu’il aurait à faire durant les prochaines minutes. Elle pensa à son mari qui l’attendait tranquillement à la maison et qui la charriait encore le matin même.

Avant de sauter de l’hélicoptère, vérifie quand même qu’aucun requin ne t’attende la gueule ouverte, on ne sait jamais.

Les requins ne constituaient toutefois pas la seule menace en Méditerranée. Un scintillement violacé à la surface de l’eau attira son attention. Un banc de méduses flottait non loin de l’endroit où le faux noyé se débattait. Michèle le signala à Saviano sans obtenir de réaction. Les embruns du large s’engouffraient dans la cabine et se plaquaient contre leurs visages tandis que l’hélicoptère se stabilisait en vol stationnaire le plus près possible de la zone d’intervention. Le vent marin leur portait les hurlements de détresse fragmentés par les éléments que poussait la silhouette masculine dans l’eau. Michèle avait beau les savoir feints, ils n’en remplissaient pas moins ses artères d’adrénaline.

D’un geste de la main, le treuilliste leur fit signe de s’élancer. Michèle se tourna vers Saviano auquel les jurys avaient demandé de passer le premier, mais il demeurait pétrifié.

« Vas-y, Michèle », dit-il après un instant.

Elle le regarda sans comprendre l’expression qu’il affichait.

« Vas-y, répéta-t-il d’une voix éteinte. Je suis en train de pisser dans ma combinaison. »

Son instinct saisit plus vite l’aspect critique de la situation que sa conscience. Portée par sa détermination, Michèle sortit sur le patin droit de l’hélicoptère. Les bourrasques créées par les pales ébouriffèrent ses cheveux courts alors qu’elle baissait son regard vers la mer et évaluait la distance de nage qui la séparerait de la victime une fois à l’eau. L’image fugace tétanisante d’un grand requin blanc rôdant juste sous la surface la traversa et elle posa les mains sur son ventre.

L’instant suivant, elle se jetait dans le vide les pieds en avant et légèrement ramassée sur elle-même pour éviter de se rompre la colonne vertébrale à l’impact.

Dans ses oreilles, le rouleau des vagues remplaça soudainement le sifflement du vent. Une décharge d’électricité statique secoua son corps tandis qu’elle s’enfonçait dans l’onde. Son visage s’engloutit sous les flots et la métamorphose s’opéra.

Comme pénétrée par la force de la mer, Michèle sentit que le contact de l’eau transcendait sa nature. Dépliant son corps, elle tendit les bras devant elle et joignit ses jambes, puis bandant tous ses muscles, impulsa un puissant mouvement d’ondulation dans ses membres pour remonter.

Le souffle assourdissant des pales de l’hélicoptère agitait la surface et projetait des gerbes d’eau autour de sa position. Se rappelant des méduses qui la séparaient de son objectif et que le courant déviait dans sa direction, Michèle ne prit que le temps de se renverser sur le dos puis entama les mouvements puissants du dos crawlé qui lui permettraient de couvrir rapidement la quinzaine de mètres la séparait de la victime. Elle en parcourut à peine deux avant d’être heurtée par une masse gélatineuse. Plusieurs méduses rosâtres s’amassèrent contre ses épaules puis descendirent la ligne de ses flancs et s’éloignèrent, emportées par la houle.

Elle nageait à présent au milieu du banc. La combinaison de plongée protégeait son corps des tentacules, mais son visage et ses mains demeuraient vulnérables et elle n’osait plus tourner la tête pour estimer la distance qui la séparait de son but de crainte qu’une méduse ne lui échoue dans les yeux. Elle se guida aux hurlements de plus en plus sonores de l’homme prétendument en détresse pour nager dans la bonne direction. À peine arriva-t-elle à sa portée que celui-ci performa son rôle de victime paniquée en s’accrochant à elle comme s’il la confondait avec un rocher sur lequel il pourrait se hisser hors de l’eau. Michèle s’y attendait, pourtant le poids et la force du gaillard faillirent la couler. Pour s’extirper de sa poigne sans le lâcher, manœuvre qui aurait écrasé d’angoisse une personne en réelle difficulté, elle opéra une prise de dégagement dont elle avait déjà eu maintes occasions de se servir en piscine. Elle attrapa les mains de l’homme crispées sur ses épaules et, dans un geste parfaitement maîtrisé, lui tira les pouces de manière à lui retourner les poignets sans violence mais avec la plus dure fermeté. La pression qui s’exerçait sur elle s’envola aussitôt, mais alors qu’elle retournait l’homme pour le placer dos à elle dans la position de remorquage réglementaire, il lui glissa des mains avec l’agilité d’une anguille et coula à pic.

Sous la surface, l’eau n’était qu’un dégradé harmonieux de bleu sublimé par le rayonnement solaire qui y tombait. Michèle repéra son homme qui se laissait dériver à quelques brasses d’elle. L’ayant rejoint d’un puissant mouvement de palmes, elle le ceintura dos à elle puis les propulsa à la surface.

Le bourdonnement de l’hélicoptère les accueillit sitôt qu’ils émergèrent. Plusieurs mètres au-dessus de la mer, le visage anxieux de Saviano se pencha vers eux. Michèle fit signe au treuilliste de lui envoyer le câble qui permettrait de hisser la pseudo-victime dans l’hélicoptère. L’homme ne lui opposa aucune résistance cependant qu’elle sanglait la ceinture pelvienne autour de sa taille. Cette subite passivité la troubla et elle redouta un piège. Elle vérifia par deux fois qu’elle l’avait correctement harnaché, consciente que l’actionnement du système mécanique pouvait sectionner la jambe d’un treuillé en cas d’erreur. Comme elle ne remarquait aucune anomalie, elle adressa un nouveau signe à ses collègues, le cœur battant dans la gorge, pour les informer qu’elle avait terminé.

La pression qu’elle éprouvait depuis le saut de l’hélicoptère, que l’action avait maintenue à distance jusqu’à cet instant, atteignit son paroxysme durant une seconde fatidique. Mais la victime du jour conserva le silence tandis que le treuil la tirait hors de l’eau. Michèle laissa échapper un soupir intérieur et l’adrénaline qui l’avait animée durant toute sa performance commença à retomber. Le goût de la victoire emplit sa bouche, acidulé comme les bonbons Arlequin qu’elle s’offrait plus jeune après chaque entraînement ou compétition de natation. C’était fini.

Ses collègues lui renvoyèrent le treuil et elle reprit place à bord de l’hélicoptère. Son faux noyé ne pouvait révéler ce qu’il avait pensé de sa prestation, mais son petit sourire ne la trompait pas. Les hommes qui l’entouraient posaient sur elle un regard différent, mais le respect nouveau qu’elle leur inspirait lui importait moins que le couronnement des deux décennies de travail que son exploit du jour représentait.

Elle était venue au monde une seconde fois ce jour-là, née de la mer telle Vénus jaillissant de l’écume tandis qu’elle s’affirmait une fois pour toutes comme l’égale des hommes en leur démontrant que le sexe d’un individu ne conditionnait en rien sa force mentale et physique. Elle avait remporté l’épreuve réputée la plus éprouvante dans des conditions qui lui étaient présumées défavorables alors même qu’elle se savait enceinte.

Michèle toucha le renflement de son ventre depuis la chaise haute où elle surveillait la plage.

Dans quelques mois, elle donnerait naissance à une fille et dès que l’enfant acquerrait la plus extraordinaire capacité humaine, celle de l’autodétermination, viendrait l’heure de lui offrir le plus beau des cadeaux : la faculté de construire son estime d’elle-même indépendamment du regard des autres et de leurs inévitables limitations. Elle connaissait déjà précisément les mots qu’elle lui serinerait aussi souvent qu’ils lui sembleraient nécessaires.

Ne laisse personne présumer de tes aptitudes en fonction de ton sexe, parce que ce n’est pas ton sexe qui détermine qui tu es, mais tes aspirations et ta volonté.

Évidemment, Michèle devinait qu’un simple aphorisme ne suffirait pas à protéger sa fille des souffrances qui jalonnaient toute existence. Elle avait donc réfléchi à un moyen de faire en sorte que l’enfant ne puisse jamais oublier l’héritage qu’elle désirait lui léguer, même au cœur des tempêtes les plus violentes de l’être qui inspirent l’envie de tout abandonner. C’était passé par le choix du prénom.

Marina. « Celle qui vient de la mer ».

Plage corse. Source.

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Merci également à ma correctrice, TS Langues, qui me prodigue toujours d’excellents conseils, ainsi qu’à mes bêtas-lecteurs•trices (ici Marie, Marine et Sylvain) pour le temps consacré à la lecture du premier jet et aux échanges qui ont suivi.

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