Chronique : Personne [roman et récit] – Gwenaëlle Aubry – éditions Gallimard

Salut à toustes 😀 On démarre le bal des Chroniques Littés avec une œuvre bouleversante que je ne suis pas prêt d’oublier !

Descriptif technique



Nom de l’
auteure : Gwenaëlle AUBRY
Date de la première publication : 2009
Éditeur : Gallimard
Collection : Folio
Nombre de pages : 176

L’œuvre


 

GA Stephane Haskell
Gwenaelle AUBRY – crédit : Stephane Haskell

L’auteure : Romancière et philosophe française née en 1971, Gwenaëlle Aubry est l’auteure de 5 romans, dont Personne (prix Femina 2009), et d’un récit-portrait de Sylvia Plath : Lazare mon amour, extrait du collectif L’une et l’autre.

Personne est un livre dédié à son père, âme tourmentée « morte de mélancolie ».

Genre : roman et récit qui semble mêler quelques éléments de vie autobiographique.

Résumé : À la mort de son père, Gwenaëlle Aubry retrouve dans ses affaires ses nombreux carnets d’écriture. Parmi eux, un journal : Le mouton noir mélancolique, dans lequel François-Xavier Aubry, avocat brillant et professeur de droit à la Sorbonne ayant souffert toute sa vie de psychose maniaco-dépressive, épanche son mal à l’âme.

À partir des notes écrites par son père auxquelles elle ajoute ses propres souvenirs, Gwenaëlle Aubry dresse, sous la forme d’un abécédaire, le portrait de cet homme singulier, qui est mort comme il a vécu : étranger à lui-même et au monde.

Mais qui était donc ce père que ses filles ont toujours connu sans vraiment savoir qui il était ? Comment peut-on connaître une personne qui ne savait pas elle-même qui elle était ?

C’est à ces questions que G. Aubry tente de répondre en retraçant l’histoire éclatée de ce père, cette âme complexe et tourmentée dont personne n’a su percer les mystères, que personne jamais n’a pu soulager. Pas même ses enfants.

Personne, c’est la fuite en elle-même d’une âme torturée, le repli dans la folie d’un être pétri de paradoxes.

Mon avis : Avec Personne, G. AUBRY nous livre le portrait poignant d’un homme, « un mouton noir », qui a passé sa vie à chercher qui il était et la place qu’il occupait dans le monde, en vain.

La finesse de la plume de son auteure a définitivement rangé ce livre dans mon top 5 des lectures qui m’ont le plus marqué (et remué) depuis ces dernières années.

Même si le récit est chaotique (mais quelle vie humaine pourrait se décrire avec la linéarité parfaite d’un roman ?), et malgré le caractère intime du sujet, j’ai vite accroché à ce texte magnifique. L’émotion de l’auteure à l’évocation du disparu est palpable sans jamais tomber dans un excès de sentimentalisme. Les mots employés, leur justesse dans l’émotion, bouleversent. Le mal être, la nostalgie immense et inexplicable de François-Xavier Aubry, ainsi que la douleur et le questionnement infini de G. Aubry à son sujet irradient à chaque chapitre.

En ponctuant le texte de façon régulière de passages directement extraits de son journal Le mouton noir mélancolique, l’auteure nous emporte d’autant plus vite dans le personnage (les personnages en vérité) qu’était son père.

Le parcours de François-Xavier Aubry étonne, attriste, alerte. Alors qu’il a une situation professionnelle que beaucoup de gens auraient enviée, il décide de tout plaquer : il cesse de plaider, ne souhaite plus assurer ses cours, vit comme un SDF pour ne pas avoir à rester dans un appartement désert, près d’un téléphone toujours muet et d’une boîte aux lettres jamais visitée par autre chose que des documents administratifs. Mais quand il reçoit du courrier, François-Xavier Aubry avoue qu’il ne l’ouvre pas. Il ne veut plus exister pour quiconque. Ses manies et ses lubies, induites par la maladie qui l’accable, effraient ses proches et l’isolent. La solitude et l’exclusion ne deviennent plus alors seulement une impression. Elles deviennent bien réelles et sont même recherchées par le sujet. S’apercevoir un jour que nous ne sommes rien, que nous ne sommes personne, c’est le cauchemar de bien des gens. Ce cauchemar, François-Xavier Aubry l’a vécu et entretenu.

À de nombreuses reprises, il est fait référence aux personnages dont il empruntait les traits par convention sociale (le Sage, l’Avocat) ou par dérision (James Bond, le Clown). Ces rôles qu’il a joués et qui l’ont un temps préservé de la folie en lui offrant une identité toute trouvée à incarner, qui comblait son vide intérieur, François-Xavier Aubry a fini par les haïr.

Personne fait bien plus que nous livrer le portrait d’un homme paradoxal et complexe, qui a désespérément besoin de remplir ce néant qu’il porte et qui le rend malade. En évoquant le cas particulier de cet homme, le livre nous fait réfléchir sur notre propre position dans le monde, sur la nécessité (ou la superficialité) de nos propres masques, nos relations avec nos proches… Pouvons-nous vraiment connaître les gens ? Et nous-mêmes ?…

L’histoire de François-Xavier Aubry nous rappelle combien il est important, lorsque nous sommes lancé-e-s à la recherche de nous-mêmes, de notre identité, de veiller à ne pas se perdre en chemin.

Extraits


« On ne perd pas un père, encore moins un père qui était, ou qui s’était, lui-même perdu. C’est de son vivant, peut-être, qu’on l’avait perdu, qu’on ne savait plus qui il était, où il était. À présent qu’il est mort, on réunit ce qu’il a laissé, miettes et cailloux semés dans les forêts de son angoisse, trésors et épaves, on construit le vide, on sculpte l’absence, on cherche une forme pour ce qui, en nous, demeure de lui, et qui a toujours été la tentation de l’informe, la menace du chaos, on cherche des mots pour ce qui, toujours, a été en nous la part secrète, la part muette, un corps de mots pour celui qui n’a pas de tombe, un château de présence pour protéger son absence. »

***

« Mon père n’était pas comme les autres, il était les autres, il ne voulait pas s’en faire aimer, il cherchait, en lui, celui qu’il pourrait aimer, tous l’habitaient simultanément (…) : le Mouton noir et le Napoléon du Grand Nord, le Père jésuite et James Bond, le Flic et le Traître, le Fou et le Sage, tous logés de force en un seul corps qui par eux a souffert mille morts et vécu autant de vies, réunis en une seule présence désormais anéantie, cette troupe de masques une dernière fois j’en ai soufflé l’appel dans ma corne de mouton, mais lui manque encore, la présence qui les réunissait, le corps qu’ils habitaient, la voix, le rire, le regard qui les animait… »


J’espère vous avoir donné envie de découvrir ce merveilleux récit, car il vaut vraiment le détour. Si certain•e•s d’entre vous souhaitent en parler, je suis tout ouïe !

Merci de m’avoir lu, et @ bientôt quelque part 😉

Chris

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