Chronique : L’Héritage du pouvoir, tome 1 : retrouvailles [roman lesbien fantastique] – Edwine Morin et Isabelle B. Price – éditions Reines de Cœur

Bonjour à toutes et à tous !

C’est avec plaisir que je vous présente aujourd’hui en service presse un premier roman dans la veine LGBT+.

L’héritage du pouvoir, d’Isabelle B. Price et d’Edwine Morin, fait le pari audacieux de marier littératures lesbienne et fantastique. Un pari qui me ravit à double titre, d’abord parce que j’adore les littératures de l’imaginaire, ensuite parce qu’en tant que personne transgenre, je suis très sensible à la représentation des minorités – LGBT+ ou autres – dans les arts.

J’avais remarqué à regret que les romans F/F (romans mettant en scène une relation homosexuelle féminine) étaient beaucoup plus discrets que les M/M, leurs homologues masculins, alors la découverte des éditions Reines de cœur, spécialisées en littérature lesbienne, a constitué une excellente surprise. Je ne répéterai jamais assez comme il est important pour les personnes appartenant à une minorité d’avoir des héro•ine•s qui leur ressemblent en dehors des clichés communément admis.

La romance F/F de L’Héritage du pouvoir est fraîche et remplit ses promesses de représentation, le fantastique est bien présent, mais certains aspects me laissent du roman une impression mitigée. Regardons tout ça de plus près !

Descriptif technique


Autrices : Isabelle B. Price et Edwin Morin

Date de la première publication :  14/07/2015

Genre : lesbien/fantastique

Éditeur : Reines de Cœur

Nombre de pages : 263 pages

Résumé de l’éditeur


 

Dans un monde où la magie existe sans que le commun des mortels en ait conscience, les sorcières disposent d’importants pouvoirs. Julianne fait partie de ces élues. Ce don, loin d’être une bénédiction, met constamment sa vie en danger. Traquée en permanence, Julianne mène une vie solitaire pour protéger les personnes qu’elle aime.

Sara, quant à elle, est une jeune femme tout ce qu’il y a de plus ordinaire. Détective privé à New York, sa petite agence commence à rencontrer le succès.

Lorsque le destin réunit Julianne et Sara à nouveau, leur passé commun les rattrape et bouleverse leurs certitudes. Malgré leurs désaccords, elles devront unir leurs forces pour survivre…

Mon avis


Une lecture en 4 axes me semble parfaite pour dire tout ce qu’il y a à dire sans risque d’éparpillement, c’est parti !

L’univers

Des sorcières, des démons, de la magie… Les amateur•trice•s de fantastique ne seront pas dépaysé•e•s sans avoir pour autant l’impression de lire une énième histoire semblable à toutes les autres, comme cela a pu m’arriver plus de fois que je n’ai pu en compter avec certains ouvrages de Bit-lit. Vous savez, tous ces livres qui ont surfé sur la vague Twilight en reprenant le fameux schéma du triangle amoureux nana fragile ou badass (idéalement humaine ignare de l’existence du surnaturel ou chasseuse de vampires) – bad boy vampire plus ou moins méchant – loup garou au grand cœur. Et la nana privilégie toujours le bad boy, parce qu’il est bien connu que les filles adooooorent les mecs qui ne les respectent pas, qui les kidnappent, les séquestrent, puis les forcent à devenir leurs compagnes par je ne sais quel rituel magique. Bref.

Après Harry Potter ou Charmed, l’image des sorcières de l’Héritage du pouvoir ne semble certes pas révolutionnaire : potions, fioles et sortilèges sont au rendez-vous, les verrues et les nez crochus ne sont toujours pas remis au goût du jour (m’accusera-t-on de délit de faciès si je précise que « c’est très bien ainsi » ?), et on entrevoit l’existence d’une « société » magique, mais l’univers est cependant original, avec des règles de magie crédibles (les pouvoirs des sorcières, liés aux quatre éléments, ne sont pas illimités, leurs potions ne soignent pas tout…), et un certain nombre de légendes (existence de créatures mythiques, prophéties…).

J’ai apprécié découvrir la communauté sorcière dont est issue Julianne, communauté qui vit recluse dans un sanctuaire protégé par Cadmus, son grand-père, et la voir fonctionner.

Je déplore cependant un sentiment qui m’a poursuivi avec plus ou moins d’intensité tout au long du roman : celui de rester sur ma faim, de ne pas obtenir assez d’éléments pour étancher ma curiosité de l’univers.

Il est toujours délicat de doser les informations délivrées au lectorat quand on lui présente un univers nouveau : pas assez, il éprouvera le sentiment que l’histoire lui échappe et risque de décrocher, trop, il est noyé par la masse d’informations à digérer et risque… de décrocher. L’Héritage du pouvoir ne tombe pas vraiment dans ces travers. Les autrices apportent de nouveaux éléments sur leur univers tout au long du roman, cependant, il existe une multitude de questions auxquelles j’aurais aimé avoir un début de réponse : l’origine des pouvoirs des sorcières et comment elles l’acquièrent ou le transmettent, leur nombre, leur répartition mondiale, la façon dont s’organise leur société (vivent-elles toutes dans des sanctuaires comme la communauté de Julianne ?).

Les autrices ont peut-être prévu de développer tout ça dans le tome 2, mais je trouve qu’il aurait été judicieux d’amorcer les choses dès ce premier tome. Cela m’aurait accroché plus efficacement au roman en enrayant la sensation dérangeante de ne faire qu’entrevoir l’univers contexte de l’histoire.

Ce manque d’informations, je l’ai ressenti aussi dans la construction du personnage de Sara pour qui le monde des sorcières reste aussi flou que pour les lecteurs•trices malgré toutes les heures passées en compagnie de Cadmus. Quand je lisais « la voix off » qui disait que Sara apprenait de nouvelles choses sur le monde des sorcières auprès de lui, ma frustration grimpait en flèche. La narration ne précisait pas ce qu’elle apprenait, alors, tel un enfant, je rêvais de pouvoir tirer sur les pantalons de Sara et Cadmus et leur demander de me mettre dans la confidence.

J’aurais aimé voir une progression dans l’appréhension de l’univers des sorcières par Sara, qui aurait permis aussi une immersion progressive des lecteurs•trices.

Je le regrette d’autant plus que j’ai beaucoup apprécié les quelques éléments qui ont été développés, notamment sur les Traqueurs et sur le rôle de protecteurs•trices, des personnes, hommes ou femmes, qui se trouvent liées à une sorcière et sont chargées de la protéger (un protecteur né à chaque fois qu’une sorcière utilise ses pouvoirs pour la première fois sur quelqu’un, ce qui a suscité d’autres questions :  cela implique-t-il qu’une sorcière puisse avoir plusieurs protecteurs, ou qu’elle peut s’en « recréer » un si le sien est tué ?).

Concernant le mariage entre le genre lesbien et le genre fantastique, force est de constater que l’alchimie fonctionne bien.

La romance F/F

Même si je l’ai trouvée parfois un peu naïve dans l’expression des doutes et des sentiments des personnages, la romance entre Julianne et Sara est rafraîchissante. J’ai apprécié qu’elles ne se  jettent pas l’une sur l’autre dès leurs retrouvailles et que les autrices prennent le temps de développer leur relation en nous ménageant un certains suspens (finiront-elles par oser aller vers l’autre ou le rapprochement s’opérera-t-il au prochain tome ?). L’aspect surnaturel de leur lien (Sara étant la protectrice de Julianne), apporte une autre dimension à leur relation qui dépasse la simple attirance psychique et physique.

Les deux héroïnes sont attachantes individuellement, mais ensemble, elles le deviennent encore plus. Leurs dialogues et échanges, parfois truculents grâce au style des autrices non dénué d’humour, contribuent à la réussite de cette romance.

Les personnages

Les deux héroïnes sont attachantes chacune dans sa propre histoire. Julianne, contrainte de vivre cachée à cause de sa nature de sorcière, pour ne pas mettre les gens qu’elle aime en danger, et Sara, détective privée qui souffre de problèmes cardiaques, ont toutes les deux traversé des épreuves qui les ont forgées et avec lesquelles il leur faut apprendre à composer pour se rapprocher (Julianne, en plus de lutter contre la peur de mettre la vie de Sara en danger,  doit en plus affronter sa peur de s’attacher).

Certains personnages secondaires qui gravitent autour d’elles (notamment Cadmus), sont eux aussi attachants, d’autres ont franchement attisé ma curiosité, comme Marc, l’associé de Sara dans son cabinet de détectives privés, dont j’aimerais vraiment avoir les détails du parcours de vie. Hélas, il y en a aussi qui manquent de relief et de caractérisation (la plupart des habitants du Sanctuaire), et quand ils réapparaissent dans l’histoire, il faut un moment pour se rappeler leur identité et leur rôle.

Mon plus grand regret concerne cependant l’antagoniste de l’histoire, Zacharias, le dernier des Doleüs (une race de démon). Celui-ci menace Julianne dont il veut le sang, mais je n’ai pas vraiment ressenti la tension ni le danger qu’il était censé apporté au récit. En toute honnêteté, j’identifie mal la cause de ce sentiment, mais je pense qu’il est peut-être dû à un aspect romance/sentiments qui aurait pris le pas sur l’univers et sur l’action. Si j’avais eu plus de renseignements sur les démons et leur lien avec les sorcières, cela m’aurait davantage impliqué émotionnellement dans la découverte des motivations du personnage et la nécessité pour les héroïnes de déjouer ses plans.

J’aurais aimé aussi en savoir plus sur les Traqueurs, un groupe de mercenaires humains sur lesquels Zacharias appuie sa stratégie. J’espère que le tome 2 approfondira les éléments que nous avons sur eux.

La narration

Le style est simple, fluide, agréable, mais pêche parfois par la répétition de poncifs qui me sortaient de l’histoire. Les « courbes parfaites » et « les flots de passion » sont pratiques pour les auteur•e•s car ce sont des images toutes faites et prêtes à l’emploi, néanmoins, à force de les croiser dans les textes, elles perdent de leur efficacité et nous coupent de la voix de l’auteur•e. Elles nous rappellent que nous sommes en train de lire un livre et cassent l’immersion.

Certaines ficelles étaient aussi un peu grosses et le manque de tension et de suspens m’a parfois fait perdre le fil de la lecture. Mais il s’agit d’un premier roman écrit à quatre mains, il y a donc tout à parier que la suite de la saga gagnera en rythme à mesure que les autrices, en continuant à écrire ensemble, apprendront à combiner leurs plumes de la façon la plus percutante possible.

En conclusion, je dirais donc que l’Héritage du pouvoir est un premier roman divertissant, avec une jolie représentation de l’amour saphique et un univers au potentiel intéressant, mais cet univers aurait gagné à être davantage développé et l’aspect « action » aurait pu être plus pêchu.

Nous verrons les chemins que le second tome empruntera !

Extraits


Sara faisait son jogging quotidien dans les allées du grand parc de Manhattan. Le vent frais fouettait son visage, son souffle chaud créait un petit nuage de buée à chaque expiration et sa queue de cheval se balançait en rythme sur ses épaules. Ils étaient peu d’inconscients à avoir bravé le froid hivernal en cette heure matinale et la jeune femme appréciait le calme qui lui était offert avant de commencer sa journée. Profitant de ses derniers instants de repos et de détente, la jeune femme allongea ses foulées, filant à vive allure.

Au détour d’un virage, elle entendit soudain des cris et des hurlements étouffés. Son sang se glaça et elle accéléra en direction des bruits. Elle se stoppa derrière d’imposants arbres et découvrit une jeune femme blonde qui se débattait face à deux agresseurs. Lorsque l’un des deux hommes immobilisa cette dernière et que son acolyte s’approcha d’elle menaçant, un objet indéterminé à la main, Sara sortit de sa cachette de fortune et se précipita sur lui. Elle lui assena un crochet du droit suivi d’un violent uppercut qui l’envoya à terre, sonné.

En position de garde, ses pieds ancrés au sol, elle se retourna alors vers l’autre homme qui tenait toujours la jeune blonde contre lui. Il lui bloquait les deux mains et l’empêchait de faire le moindre mouvement. Menaçante, Sara l’observa et lui lança :

— Lâche-la !

Devant cette arrivée opportune, la blonde, silencieuse et pâle, cessa de s’agiter et observa sa sauveuse. L’assaillant desserra soudain son étreinte et poussa sa victime en direction de Sara sur laquelle elle s’écroula. Toutes les deux s’écrasèrent au sol, surprises.

Sara se releva rapidement pour faire face à l’homme qui avait dégainé une épée du fourreau accroché à sa taille. Qui utilise encore ce genre d’arme à notre époque ? se demanda la brune interdite devant la lame qui s’élevait dans sa direction. Le criminel fit plusieurs moulinés avec le sabre avant de l’attaquer sans crier gare. Sara se baissa alors, s’accroupit et le faucha d’un mouvement circulaire de la jambe. Il tomba lourdement, son épée volant à plusieurs mètres derrière lui. L’homme se releva malgré tout et chargea Sara qui venait juste de se redresser. Prise au dépourvu, elle n’eut pas le temps de l’esquiver et le choc fut d’une violence inouïe. L’épaule de l’homme heurta brutalement sa poitrine lui coupant le souffle. Propulsée en l’air, elle s’écroula quelques mètres plus loin, inconsciente.

***

Le sang de Julianne se glaça lorsque la femme qu’elle évitait depuis presque vingt-cinq ans apparut devant elle. Cadmus les avait tous prévenus quelques heures plus tôt qu’un individu était entré dans la propriété. La barrière magique l’avait laissé passer, ce qui signifiait que ses intentions étaient pures mais les jeunes avaient du mal à accepter cette évidence. Surtout Daria qui avait proposé qu’ils aillent accueillir l’intrus armes aux poings. Sophia, elle, avait paniqué, des images bouleversantes de son protecteur absent s’imposant à elle. Cadmus avait réussi à la raisonner et ils étaient partis à la rencontre de l’importun ne sachant à quoi s’attendre.

Lorsque Julianne reconnut Sara et découvrit ce petit sourire vainqueur sur son visage, sa colère explosa. Elle ne pouvait pas être là. Pas chez elle, pas dans son refuge, pas ici. Incapable de se raisonner, elle avança, s’éloignant du groupe, et lança au visage de la jeune femme :

— Bordel de merde ! Qu’est-ce que tu fais là ? Tu n’as pas à être là ! Il faut que tu partes ! Tu dois partir !

Ignorant comment se maîtriser et touchée plus qu’elle ne voulait l’admettre par cette apparition, elle continua à hurler :

— Pars ! Maintenant !
Sara ne bougea pas d’un centimètre. Elle ne fit aucun pas en avant et ne prononça pas le moindre son. La colère déformait le visage de la femme qu’elle avait devant elle mais elle ignorait la cause de cette irritation. Elle comprenait juste que la violence contenue par Jules devait s’échapper. Cette dernière s’avança encore et posa un doigt accusateur sur la poitrine de Sara pour la pousser en arrière et la faire reculer. Mais la brune ne bougea pas d’un millimètre, bien ancrée dans le sol désertique.
— Je ne veux pas savoir comment tu es arrivée ici ! Pars ! Dégage !

— Julianne… tenta de l’apaiser Cadmus en avançant d’un pas.

— Non ! Elle doit partir ! C’est dangereux ! Elle doit…

Lui coupant la parole, Sara l’observa de son regard marron doré que Jules n’avait pas oublié. Sa voix rauque s’éleva alors et elle répondit soudain sans hausser le ton, avec une aisance naturelle :

— Un homme a donné sa vie pour que je vienne ici.

the_fire_witch_by_nele_diel-dbbs53a
The Fire Witch, par Nele-Diel. Source : https://nele-diel.deviantart.com/art/The-Fire-Witch-684916678

Merci aux éditions Reines de Cœur pour m’avoir permis de découvrir ce premier tome et pour leur engagement quotidien pour la reconnaissance et le développement de la littérature lesbienne.

Et vous, avez-vous lu l’héritage du pouvoir ? Lisez-vous de la littérature F/F ?

Si le sujet vous intéresse, je vous invite à faire un tour sur le site des éditions Reines de Cœur. Il y en a pour tous les goûts !

Merci de m’avoir lu, et à bientôt pour de nouvelles aventures littéraires \o/

Chris