Problèmes d’auteur #2 : de l’art d’être un assassin professionnel

Emil Michel Cioran.jpg« Le bon dramaturge doit posséder le sens de l’assassinat. Depuis les Elisabéthains, qui sait encore tuer ses personnages ? »

Emil Michel Cioran (1911 – 1995)

Comment vous dire que cet article va être violent, et que la citation ci-dessus est là pour annoncer la couleur.

Tuer ses personnages de fiction, c’est une décision à laquelle nombre d’auteur•e•s sont confrontés un jour. Pour certain•e•s, un déchirement, pour d’autres, une formalité, et pour les plus… disons les plus allumés d’entre nous, une jouissance. Bien sûr, le monde n’est pas rigoureusement divisé entre ces trois catégories, comme souvent la réalité (l’humain) est beaucoup plus complexe que la théorie. Un•e même auteur•e peut être effondré•e en écrivant la mort de la grand-mère du héros, tuer l’oncle comme on dresse sa liste de course, et exulter de répandre le sang du cousin sur trois pages. Néanmoins, des tendances se dessinent selon nos caractères.

Ne pouvant prétendre parler au nom de tous les auteurs, je me permets de renouveler l’avertissement déjà formulé dans le premier article de la série « problèmes d’auteur », découverte sur le blog Évasion Imaginaire. Le but de ces articles étant d’aborder les difficultés de l’écriture à travers le prisme de notre expérience personnelle, toutes les réflexions qui vont suivre ne sont que purement subjectives. Si parfois elles sont énoncées comme des vérités, c’est parce qu’elles en sont pour mon cas, mais de la Grande Vérité, j’ai conscience de ne détenir que quelques fragments 😉

J’invite également à nouveau toutes les personnes qui écrivent à reprendre ce rendez-vous sur leur blog pour nous donner leur vision du problème. La confrontation des points de vue contribue forcément à enrichir la réflexion.

Bien, maintenant que les choses sont cadrées, on attaque !

Mort des personnages Chris Bellabas
Illustration de mon plaisir à évoquer la mort de nos personnages.

Tuer l’un de ses personnages : un crève cœur ?

S’attacher à un personnage que j’ai prévu de tuer, cela m’arrive souvent, et j’en rencontre aussi le pendant : devoir tuer (ou seulement torturer s’il a de la chance) un personnage que j’affectionne pour les besoins de l’intrigue, la cohérence d’un autre personnage et/ou de l’univers. Et vous savez quoi ? Cela me réjouit. Oui oui. Mais attendez avant de crier au monstre, car je suis certainement moins cruel que ma dernière affirmation le laisse supposer. Il m’arrive tout de même de ressentir un pincement au cœur en tuant un personnage qui emportait ma sympathie, mais tel le bourreau enclenchant la guillotine, je ne me pose pas de questions (c’est bien la seule chose pour laquelle je ne m’en pose pas, d’ailleurs) : si à un moment du récit, un personnage doit mourir, il doit mourir. Il n’y a pas à tortiller du postérieur, pas de tergiversions humanistes ou d’élans du cœur qui tiennent, je ne fais qu’exercer mon office. Couic. La tête roule dans le panier. Je la saisis par les cheveux afin de pouvoir la regarder dans les yeux tandis que je la remercie pour son aimable participation à la grande fresque que je peins, son sang en soulignera exquisément les couleurs dominantes.

Inutile de me regarder de travers, je ne fais que mon taff d’auteur, et celui-ci ne consiste ni à protéger mes personnages ni à leur faciliter la vie. Imaginez un peu une histoire dans laquelle tous les personnages sont heureux et s’aiment tous très fort, ils n’ont aucun problème et tout va pour le mieux dans leur vie. Une histoire dans laquelle il n’arrive rien, en somme …

Rien qu’à l’imaginer on se fait chier, hein ?

Si je veux que les (més)aventures de mes petits personnages vous tiennent en haleine, ou au moins vous importent assez pour vous donner envie de continuer à tourner les pages jusqu’au point final de l’histoire, il faut que je vous donne à voir leurs combats (au propre ou au figuré) et leur évolution sur le chemin de leur objectif. Or, rien de tout cela n’a de raison de surgir sans adversité, il me faut donc les confronter à des obstacles plus ou moins dangereux et la mort peut en faire partie, ou être une conséquence des périls sur leur chemin.

Pour moi, la mort d’un personnage n’est donc pas une épreuve, car je considère que cela fait partie du jeu. On pourrait dire que c’est les risques du métier. Certains des personnages de mon univers m’accompagnent depuis tellement d’années que j’aurais forcément un peu de compassion pour eux au moment de les faire passer de vie à trépas, je me sentirai peut-être même un peu triste, mais cela ne m’empêchera pas de dormir. Au contraire, il y a plutôt toutes les chances que j’éprouve la satisfaction du travail accompli.

Portrait de la mort.
Le sponsor de cet article, portrait. Source : https://www.pinterest.fr/pin/396879785906546378/

La mort d’un personnage peut être l’aboutissement d’un arc narratif, mais aussi un événement qui va faire basculer l’histoire ou l’enrichir par ses conséquences sur l’intrigue de votre livre ou sur les autres personnages. Si demain je décidais de tuer Ned, le servant humain de Ricardo, mon chanteur vampyre, cela entraînera forcément une réaction de la part de celui-ci. Outre le chagrin, la colère et toutes les émotions qui peuvent accompagner un deuil, il est hautement probable au regard du caractère de l’énergumène qu’il cherchera à se venger de la personne qu’il tiendra pour responsable de cette perte. Ce qui ouvrira de nouvelles pistes scénaristiques intéressantes. Comment s’y prendra-t-il ? Quelles représailles pourra-t-il envisager selon la position sociale et géographique de sa cible ? Il est évident qu’il n’exercera pas sa vengeance de la même façon sur un pauvre gus isolé que sur un type qui serait protégé par tout un clan, ou doté de puissants pouvoirs.

La mort d’un personnage soulève donc de nouvelles idées dont il serait dommage de se priver par sentimentalisme. D’autant plus que si les personnages tués venaient à me manquer, je pourrais toujours écrire sur leur vie avant la scène fatidique, ou les faire revivre à travers les yeux d’autres personnages, un exercice de changement de point de vue dont je raffole. Un personnage ne vit pas que dans les lignes qui parlent de lui, il continue à nous habiter longtemps après sa disparition dans le récit, et cela vaut aussi bien pour l’auteur•e que pour les lecteurs•trices. Des années plus tard, les héros de mes livres favoris continuent à hanter mon imaginaire. (Certain•e•s préféreraient peut-être que je les oublie, d’ailleurs. Allez donc demander à Lucius Malefoy ce qu’il en pense). Donc tuons joyeusement et sans tabou nos personnages s’il le faut !

Attention tout de même à ne pas tomber dans la surenchère de violence(s) qui pourrait affaiblir l’impact de ces scènes par leur profusion dans votre œuvre, ou au contraire la rendre insoutenable. Ne pas avoir peur de tuer ses personnages, d’accord, mais il ne s’agit pas non plus de les dégommer à la chaîne en dégoûtant complètement lae lecteur•trice (ou spectateur•trice) comme je peux le voir autour de moi ces derniers temps pour la série Game of Thrones. Sur le principe, je suis clairement du côté de G.R.R. Martin et des réalisateurs de la série, à savoir que si des morts à la chaîne sont justifiées par le contexte du récit, soit, c’est le jeu et il faut l’accepter. Mais les gens sont de grands sentimentaux (ouais, c’est moi qui dis ça, WTF) et il est fréquent que beaucoup se désintéressent d’une histoire à partir du moment où on les prive de leur(s) personnage(s) fétiche(s). Cela m’exaspère, mais c’est humain et je le comprends. D’où l’importance que les morts de vos histoires soient justifiées.

Une juste cruauté

Si votre seul but en donnant la mort à un personnage est de choquer les lecteurs•trices ou de les attrister en espérant que cela attisera leur intérêt, laissez-le en vie. Ce ne sont pas des raisons recevables dans la logique du récit, et vous risquez de faire naître quelques frustrations qui vous porteront préjudice. N’oubliez pas que les lecteurs•trices sont des êtres humains et qu’en cette qualité, iels pardonnent difficilement les injustices !

Mort des personnages de fiction Chris Bellabas
Auteur au travail. Source : https://gifer.com/en/Hlwg

Dans mes textes, la mort d’un personnage n’est jamais gratuite, elle répond à une logique narrative précise. Soit qu’elle constitue la conséquence rationnelle d’un arc narratif, soit qu’elle fasse partie des dommages collatéraux d’un autre arc narratif ou une nécessité pour préserver la crédibilité d’un personnage (j’entends par là l’image que vous lui donnez aux yeux des lecteurs•trices.)

Exemple : vous présentez votre personnage comme un serial killer particulièrement sadique, un virtuose de la torture plus inventif que tous les médecins nazis. Or, chaque fois que votre personnage est en présence de victimes potentielles et dans les conditions optimales pour s’adonner à sa soif de sang, il les laisse vivre ou les tue d’une façon rapide, banale, voire timide si vous n’êtes pas à l’aise avec les scènes de violence. Il y a dissonance entre ce que vous dites et ce que vous donnez à voir. Je ne reviendrai pas sur le sujet du « montrer plutôt que dire », déjà intelligemment exposé sur nombre de sites d’auteur•e•s, dont l’excellent article du blog Le Fictiologue, mais dans ce cas, vous mettez à mal la crédibilité de votre personnage. C’est un serial killer ou une mauviette ? Ne vantez pas quelque chose que votre écriture n’est pas capable d’assumer derrière. En tant que lecteur, je déteste avoir l’impression qu’on m’a survendu un personnage, je me sens floué et ça me met dans de mauvaises dispositions pour la suite de ma lecture. Vous donnez une réputation à un personnage, tenez-la quand on a l’occasion de le voir à l’œuvre !

Mais, et c’est là où il faut faire preuve de vigilance, faites attention alors à ne pas tomber dans l’extrême inverse en faisant mourir dans mille géhennes tous les personnages qui croisent la route de votre tueur dans le seul but d’épater la galerie (sauf si le personnage est prévu comme ça de base, façon indominus rex et indoraptor de Jurassic World). Les lecteurs•trices perçoivent la différence entre une scène de violence justifiée par le contexte du récit et une scène que l’auteur•e se fait juste pour le kiff, et cela a tendance à les sortir de l’histoire.

Quand je faisais du jeu de rôle sur forum, je voyais certain•e•s joueurs•ses décrire des combats épiques au cours desquels leur personnage abattait à l’épée des dizaines d’ennemis à la chaîne. Je ne pouvais m’empêcher de me demander s’iels réfléchissaient à ce que ça pouvait être en vrai de tuer quelqu’un. Et je ne parle même pas du ressenti psychologique, mais bien de l’action de tuer. La sensation éprouvée lorsque l’on porte un coup d’objet tranchant dans la chair de quelqu’un d’autre, la résistance rencontrée par la lame lorsqu’elle s’enfonce dans la graisse, la viande, les os… Tuer n’est pas toujours aussi facile qu’on l’écrit.

D’ailleurs, tant que j’y suis, j’en profite pour glisser ici qu’on étrangle pas quelqu’un en deux minutes non plus (je le lis trop souvent). Je vous laisse faire des recherches, mais la mort par étranglement n’est pas la façon la plus prompte de tuer. Et heureusement ! Sinon, je crois qu’il y aurait une mortalité élevée dans les couples (beaucoup de gens apprécient d’étrangler / se faire étrangler pendant le sexe, mais bref, je m’égare). Étrangler pour tuer, cela prend environ 15 minutes. 15 minutes pendant lesquelles il faut exercer en continu une pression assez forte sur la gorge de la personne pour l’empêcher de reprendre un souffle qui prolongera l’agonie…

Pas la méthode à privilégier pour une mort sûre et rapide donc. (Vous avez déjà essayé d’étrangler quelqu’un qui n’y avait pas consenti ? Il faut une sacrée poigne pour maintenir la victime en place sans que la main sur sa gorge ne relâche jamais la pression). Une balle en pleine tête / plein cœur fera mieux le job.

Ces petites précisions faites, j’aimerais à présent attirer votre attention sur le danger mortel pour le récit que constitue le fait d’être trop gentil avec ses personnages.

Choyer ses personnages, c’est mettre le récit en danger

On n’en a jamais assez conscience. Prenez garde, camarades auteur•e•s, car à trop vouloir protéger vos personnages, vous brimez leur évolution et par là même, faites obstacle à l’intérêt des lecteurs•trices ! Je ne dis pas qu’il faille forcément les catapulter en enfer, mais si vous commencez à vous dire « il pourrait se passer ça. Mais non, je ne vais pas lui faire ça, le pauvre », c’est mauvais signe.

Alors bien sûr, c’est encore une fois une question d’équilibre. Avant de torturer votre personnage à mort, ce qui aura forcément des conséquences sur sa santé mentale et/ou physique pour la suite (même s’il n’en fera peut-être pas des cauchemars toutes les nuits, il faudra tenir compte un minimum des horreurs vécues dans sa psychologie), réfléchissez-y, mais ne laissez pas vos beaux sentiments bloquer votre histoire. Pitié !

Je ne connais que trop bien cette frustration de voir les ressorts d’une intrigue s’immobiliser lentement et rouiller parce que l’auteur•e (ou en l’occurrence les co-auteur•e•s, puisqu’il s’agit encore d’une expérience tirée de mon époque jeu de rôle) refuse de voir son personnage fétiche souffrir (et mourir, n’en parlons pas). Ah ! J’ai eu mon lot de cœurs d’artichaut qui préféraient ignorer certains pans de l’intrigue, voire aller contre la logique de l’histoire ou des personnages pour préserver leurs chouchous.

Par exemple l’antagoniste parvenait au prix de nombreuses péripéties à attraper le personnage après lequel il courait depuis des mois et dont il souhaitait ardemment la mort. L’antagoniste aurait somme toute dû s’amuser avec sa proie avant de la massacrer allègrement. Mais non. Ces joueurs•ses refusaient d’entendre parler de la suite de cette aventure qui passait carrément à l’as (l’arc-narratif s’arrêtait brutalement) pour ne pas voir le personnage capturé souffrir ou mourir. Dans un sens, c’est plutôt mignon, mais au risque de vous paraître monstrueux, moi ce genre d’attitude me gave profondément.

Je suis partisan de jouer RP à fond : tu joues le jeu en acceptant tout ce qui peut en découler, même ce qui te fait chier, ou tu ne joues pas, point. Dans les jeux vidéos en PVP / PVE par exemple, je ne ferai pas quelque chose que mon personnage n’est pas censé pouvoir faire parce qu’il n’en a pas officiellement les capacités, même si le jeu ou l’une de ses failles m’autorise(nt) techniquement à le faire. En écriture, cela se traduit par un attachement (trop ?) féroce à la Cohérence. Oui, avec un grand C car je comprends là-dedans non seulement la cohérence de l’intrigue, celle des personnages, mais aussi celle des enchaînements (les liens enchaînant l’une aux autres, et les uns aux autres).

Ainsi, si un prisonnier en cavale finit par se faire attraper par ses ennemis et que ceux-ci sont réputés pour ne pas faire de cadeau, le prisonnier va passer un très mauvais quart d’heure, voire risquer de passer l’arme à gauche. Tant pis si je l’appréciais ! Il n’y aura pas de Deus Ex Machina pour le sauver. J’estime que mes états d’âmes et mes propres désirs d’auteur n’ont pas à interférer dans la destinée et les aspirations de mes personnages.

Savoir mettre ses personnages en péril – mais attention, en péril véritable, pas comme dans les Disney où malgré le machiavélisme de Scar et de Jafar, on sait pertinemment que les héros triompheront à la fin – c’est garantir à vos lecteurs•trices d’authentiques frissons et les attacher à connaître la suite de l’histoire pour savoir ce qu’il advient d’eux.

Tout cela, j’ai encore pu le constater récemment en regardant  Les Désastreuses aventures des orphelins Baudelaire. L’humour absurde ainsi que l’originalité narrative de la série m’ont rapidement conquis, néanmoins, je restais sur ma faim tandis que j’avançais dans les épisodes… La raison ? Aucun personnage ne semblait pouvoir mourir malgré les désastreuses aventures vécues.

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Le narrateur des  Désastreuses aventures des orphelins Baudelaire aime nous rappeler à quel point les héros vivent des choses horribles. Source :  http://www.watchrelaxenjoy.com/2018/03/daob-presentation.html

Du coup, au bout d’un moment, même quand ils semblent dans une situation désespérée, et malgré les promesses du générique de la série assurant qu’on va sangloter, crier, hurler comme des bébés en suivant l’histoire des Baudelaire, on ne frémit plus vraiment à l’idée de ce qui pourrait leur arriver. Nous sommes persuadé•e•s que l’œuvre que nous regardons (ou lisons) est gentillette et que les personnages ne courent pas de vrai danger. Et puis, finalement, l’un des personnages est réellement mort (l’un de mes préférés en plus, shit), puis d’autres ont suivi le même chemin (dont un autre de mes préférés, re-shit, j’espère qu’il n’arrivera rien au 3eme et dernier de mes chouchous) et mon amour pour la série en est sorti grandi. Mon intérêt a redoublé quand j’ai vu que les personnages couraient de vrais risques et que leur sort à tou•te•s était donc incertain.

Moralité : faisons courir de vrais risques à nos personnages en n’ayant pas peur de faire tomber une tête chaque fois que les événements l’imposent.

Pour les auteur•e•s qui seraient encore un peu frileux•ses, j’ai un dernier argument à vous donner en faveur de la mort de vos précieux personnages.

La mort d’un personnage peut éclairer sa vie sous un nouveau jour

Parfois, la mort d’un personnage – réel ou fictif d’ailleurs – vient sublimer son existence en s’inscrivant parfaitement dans ce qu’a été sa vie. La disparition à 37 ans du réalisateur amoureux des requins Rob Stewart m’a ému aux larmes. Non seulement parce que cela signifiait perdre un homme de valeur, engagé dans la protection des océans et particulièrement d’animaux malaimés et mal connus, mais aussi à cause des circonstances de sa mort, probablement due à un défaut du matériel de plongée. Son corps a été découvert à une distance de 90 mètres de sa dernière position connue et à 65 mètres de profondeur. J’ai trouvé le symbole fort pour cet amoureux de l’océan de trouver la mort au cœur même de l’élément liquide qu’il aimait tant. On dirait que les auteur•e•s ne sont pas les seul•e•s à rechercher la mise en scène parfaite.

D’autres fois, la mort est si misérable ou si cocasse, elle semble un tel non-sens dans l’existence du personnage, qu’elle créé un décalage marquant. Ainsi de la fin du végétarien qui meurt étouffé par un bout de viande habilement glissé dans sa salade par le vil antagoniste. Et fait amusant, la littérature ne se réserve pas ce genre de morts tragi-comiques. Pensez au Président de la République Félix Faure et à sa fin sulfureuse : le bonhomme aurait eu un AVC pendant une fellation de sa maîtresse (pour la petite anecdote, la dame a ensuite été surnommée « pompe funèbre » par les chansonniers) N’empêche que c’est quasiment tout ce que l’Histoire retient de lui.  Ce qui m’amène à penser qu’il est capital pour chacun•e de soigner sa sortie !

Écrire la mort d’un personnage, c’est jouer son dernier acte avant de lui faire quitter la scène, c’est le dernier salut au public. Le reste de la pièce continuera peut-être à se jouer sans lui, mais pour lui, le rideau tombe. Évidemment, la mort d’un personnage n’aura pas le même impact selon qu’il s’agisse d’un personnage principal, d’un personnage secondaire ou même d’un personnage tertiaire (j’entends par là un « figurant » ou PNJ : la vendeuse du magasin de prêt-à-porter, le passant innocent qui a la mauvaise idée de se trouver au mauvais endroit au mauvais moment…), mais qu’importe son degré d’importance, vous avez toujours intérêt à soigner sa sortie de scène. Sa mort marquera peut-être vos lecteurs•trices plus que toutes ses actions, même s’il meurt comme une sombre merde au fond d’un cloaque sans gloire ni fortune ni témoin, et encore moins quelqu’un pour le pleurer. Pas même un ennemi à qui il va manquer.

Pas besoin de faire long ou de sortir les violons, les chrysanthèmes et les rubans noirs, vous pouvez réduire la disparition du personnage à une seule phrase courte et puissante qui sera bien plus efficace qu’un long paragraphe exsudant le drame par toutes ses lettres.

Pas besoin non plus de faire forcément tragique. Bien sûr, on a tendance à considérer que la mort l’est par essence, mais croyez-moi, on change d’avis après la lecture des Darwin Awards.

Vous voilà convaincu•e•s de passer outre votre bon cœur et de tuer vos précieux personnages pour le bien de votre récit ? Parfait ! Si vous acceptez de m’accorder encore un instant, je vais vous donner la règle d’or concernant la mort des personnages de fiction.

Un personnage mort à intérêt à le rester

Eh oui. Même s’il nous arrive, auteur•e•s comme lecteurs•trices, de regretter la mort d’un personnage, il vaut mieux le laisser où il est. À moins d’une justification en béton armée, ressusciter vos personnages après les avoir faits nous quitter dans des circonstances à faire pleurer les trois Parques, c’est casser le contrat de confiance qui vous unissait aux lecteurs•trices et ruiner votre travail. Pourquoi ? Parce qu’en ramenant votre personnage à la vie, vous portez à faux les émotions que vous leur avez données à ressentir en le tuant.

Si vous ressuscitez vos personnages un peu trop souvent, ou même si vous n’en ressuscitez qu’un seul de façon fantasque, parce qu’il vous manque ou que vous pensez que finalement vous n’en aviez pas tout à fait fini avec lui, il y a toutes les chances pour que vos lecteurs•trices ne vous le pardonnent pas. Déjà, les prochaines morts ne leur feront plus autant d’effet. Iels n’auront qu’une vague émotion, voire pas d’émotion du tout en se disant que de toute façon, le malheureux personnage va probablement revenir d’entre les morts dans quelques pages, donc à quoi bon le pleurer ?

Et puis cette erreur pourrait aussi les amener à douter de vous et de votre capacité à mener intelligemment votre histoire à son terme. Personnellement, je suis vite refroidi si j’ai l’impression que l’auteur•e fait n’importe quoi et fait fi des règles de son propre univers uniquement pour satisfaire ses fantasmes.

Pour celleux qui se demanderaient ce que sont des « résurrections justifiées » à mes yeux, exemples :

______________________  Attention spoilers du tome 7 d’Harry Potter : Harry Potter et les Reliques de la Mort, et du tome 2 des Chroniques de Narnia : Le Lion, la Sorcière Blanche et l’armoire magique  ______________________

Lorsque Lord Voldemort lance le sortilège de mort sur Harry Potter dans le dernier tome, l’on pourrait croire que c’est fini, que tout est perdu pour l’Ordre du Phénix. Personne n’a jamais survécu à l’avada kedavra, sauf Harry quand il était bébé, mais parce qu’il était protégé par un puissant enchantement généré par la mort volontaire de sa mère qui essayait de le soustraire au mage noir. Or, cette protection est tombée dans le tome 4 quand Voldemort a utilisé le sang de Harry pour renaître. En toute logique, celui-ci devrait donc succomber au sortilège fatal… Mais, révélation du tome 7, Harry s’avère être un horcruxe (normalement un objet abritant le morceau d’âme d’une personne) créé involontairement par Voldemort lorsque son sortilège de mort s’est retourné contre lui, forçant son âme à s’accrocher au seul être vivant présent pour survivre.

La mort d'Harry dans la forêt interdite
Harry Potter et Lord Voldemort dans la forêt interdite dans le 8e film. Source : https://gifer.com/en/FSbz

Lorsque Voldemort lance le sort sur Harry dans la forêt, Harry s’effondre, mais ce n’est donc pas lui qui est anéanti, c’est l’horcruxe. Ce qui lui permet de survivre une seconde fois à l’avada kedavra et de s’en relever tranquillement. Ici, la « mort » du personnage et sa « résurrection » s’inscrivent pleinement dans l’histoire et dans la logique des lois de l’univers de Rowling. Elles sont donc parfaitement acceptables.

Le principe est le même pour Aslan, assassiné par la sorcière blanche. Le grand lion s’est livré à son ennemie afin de sauver le traître Edmund. La déloyauté de ce dernier envers Aslan autorise la sorcière à le revendiquer pour le sacrifier selon les lois de l’Ancienne Magie. Seul moyen de le sauver, prendre sa place. Ce que fait Aslan, qui est donc sacrifié sur la table de pierre.

Aslans Ressurection.gif
La résurrection d’Aslan. Source : Le Monde de Narnia, Le Lion, La Sorcière Blanche et l’Armoire magique.

Quand Lucy et Susan le rejoignent, le grand lion est bel et bien mort… Elles ont vu le couteau du sacrifice se lever et s’abattre, et plus aucun souffle n’anime le noble poitrail… Elles le pleurent un moment, puis décident de retourner au camp de leur frère annoncer la triste nouvelle. Mais alors qu’elles s’éloignent, un grand craquement retentit derrière elles. La table de pierre s’est brisée et Aslan a disparu. Il surgit brusquement devant elles, aussi réel et vivant qu’elles-mêmes. Alors qu’elles demandent par quel miracle cela est possible, Aslan leur explique :

« La sorcière connaissait la puissante magie. Mais il existe une magie plus puissante encore, qu’elle ne connaît pas. Le savoir de la sorcière remonte seulement à la nuit des temps. Mais, si elle avait pu voir un peu plus loin, dans le silence et l’obscurité qui précédèrent la nuit des temps, elle aurait lu là une incantation différente. Et elle aurait su que si une victime consentante, qui n’avait pas commis de trahison, était tuée à la place d’un traître, la Table se briserait et la mort elle-même serait vaincue. »

(Le Monde de Narnia : Le Lion, la Sorcière Blanche et l’Armoire magique, page 203, La Plus Puissante Magie venue d’avant la nuit des temps, Gallimard Jeunesse, 2001, 2002).

Dans les deux cas, il s’agit de résurrections réfléchies, qui s’inscrivent parfaitement dans la logique des univers des auteur•e•s et qui, par conséquent, renforcent l’intensité dramatique sans dénaturer le récit.

______________________ (Fin des spoilers) ______________________

En dehors des cas où la résurrection d’un personnage était prévue de longue date et s’accorde parfaitement à la logique de votre univers, pitié, laissez donc vos personnages reposer en paix. Ne les ressuscitez pas ! Ce n’est pas par hasard si très peu d’auteur•e•s se permettent de franchir cette limite. Même dans Harry Potter, où potentiellement la magie pourrait tout rendre possible, Rowling a posé des règles très strictes sur la mort. Lord Voldemort lui-même, malgré son niveau de badassitude élevé, n’est pas tout à fait immortel. C’est pourquoi il cherche à s’emparer des reliques de la mort.

Dans Simetierre de Stephen King, les morts reviennent, certes, mais complètement métamorphosés. Ils ne peuvent plus être les personnes qu’ils étaient avant de vivre l’Expérience Ultime… L’au-delà les change. C’est tout l’enjeu de ce livre horrifique, mais je le trouve métaphoriquement intéressant pour ce qui nous occupe ici. Si un jour vous êtes tenté•e•s de ressusciter l’un de vos personnages de façon totalement random, pensez à Simetierre, et rappelez-vous que ce qui est mort devrait le rester

En conclusion de cet article, je vous renouvelle donc mes encouragements à ne pas ménager vos personnages pour le plus grand plaisir des lecteurs•trices. Après leur avoir offert une belle vie (ou une vie merdique, mais néanmoins palpitante), ayez donc un dernier geste d’amour pour eux : offrez-leur une belle mort !

Mort personnage fiction
Mort d’un personnage de fiction.

Merci pour votre lecture ! Et vous, comment réagissez-vous à la mort de vos personnages ? Est-ce une décision que vous prenez facilement ?

 

Chris

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