Mise à l’isolement [Exercice de style]

Hello, chères âmes qui lisez ces lignes !

Je risque d’en déprimer quelques-unes, mais il va falloir s’y faire : c’est bientôt la rentrée. J’ai optimisé le temps libre que j’avais cet été pour écrire. Mon roman tout d’abord, et aussi ma fanfiction Harry Potter sur l’avenir de Lucius Malefoy après la Bataille de Poudlard. J’ai même pu me payer le luxe de retravailler quelques nouvelles pour une édition dans le courant de l’année et en écrire une autre ayant pour héros mes biens-aimés dinosaures.

Bref, je suis plutôt satisfait de mes avancées, et pour ne pas perdre la main (ou pour se remettre dans le bain pour les auteur•e•s parmi vous qui auraient profité de l’été pour décrocher), je vous propose un petit exercice de style.

Comme vous en expliquer la consigne serait vous gâcher la surprise de l’esprit du texte, je ne dis rien pour l’instant, et vous laisse le découvrir.

Prêt•e•s ? C’est parti !

écriture.jpg

Source

Je dois me passer d’elle.

Impossible.

Je vais me passer d’elle.

Laisse tomber.

J’ai pas envie de laisser tomber.

Si t’es décidé à perdre ton temps…

Ce n’est pas perdre mon temps.

T’en es si certain… ?

Pas vraiment.

Alors arrête de t’entêter.

J’ai pas envie d’arrêter…

C’est idiot.

Je vois pas le problème.

Se prendre la tête avec soi-même n’est pas tellement le propre des gens sains d’esprit…

Je ne me prends pas la tête, je réfléchis.

C’est perdre ton temps.

Et alors ? Ça te dérange de me voir cogiter à des choses indignes d’intérêt ? Ou c’est le fait de me voir parler dans le vide ?

T’es con. Ça sert à rien d’essayer de te convaincre, c’est pas faisable. T’es pas capable de la remplacer.

Si ça sert à rien d’essayer de me convaincre, tais-toi.

Allez arrête, y en a pas des comme elle dans le monde.

Je sais.

Elle est inimitable.

Je serais vraiment idiot de ne pas m’en apercevoir…

Ça va rien arranger de rester là à gamberger.

J’accrois la menace de la faire reparaître, c’est ça ?

C’est ça.

Je m’en fiche, elle n’est pas indispensable.

Oh si, elle l’est. Je te connais, t’es incapable de t’en passer. Pas encore.

J’entends bien établir le contraire.

T’as rien compris. C’est matériellement infaisable.

Laisse-moi maintenant, j’ai besoin de me concentrer.

Regard levé vers le ciel, je contemple les milliers d’étoiles blanches scintillantes dans l’immense toile noire dépliée bien loin de nos têtes par la main éthérée de Cosmos en des temps expirés. Chercher réconfort et réponses à ses interrogations dans le ciel n’a rien de fantaisiste ni d’original chez la gente des Hommes, mais on ne se refait pas. En prime, la contemplation de l’arche céleste devrait me mettre à l’abri des réminiscences de sa présence.

Elle doit arrêter de me hanter. Mais elle ne le fait pas exprès. En vérité c’est moi le problème. Elle m’obsède.

Néanmoins je ne décèle pas trace d’elle dans les constellations brillantes d’Orion et de Cassiopée, et Mars elle-même a l’air paisible, figée dans les reflets sinistres de sa face carmine et ocre. Cela me satisfait. Enfin la paix ! Regarder le ciel est sans péril. Je viens probablement de dégoter le moyen de remplir mon esprit de pensées étrangères à elle.

Je m’abandonne à la joie en laissant mon regard se perdre dans cette vaste immensité englobant le Monde. J’admire les constellations de l’Aigle et de la Colombe et le chatoiement glacé des étoiles éveille mon affection. La vision de ces astres distants m’apporte de manière inopinée et providentielle le sentiment de confiance et de calme si désespérément recherchés par mon esprit assailli et brimé.

Enhardi par cette sérénité éclatante, je lâche ses rênes et le laisse libre. Il fonce illico asticoter le satellite Io prisonnier de son orbite, défie la comète Tempel à la régate interstellaire et s’empresse d’aller flirter avec l’étoile Polaire. Il cingle dans la voie lactée comme Mick Fanning, ténor en domptage de l’onde océane ayant remporté trois fois le titre mondial de champion, dans la mer de Tasman.

La liberté l’enivre.

Il batifole avec les astéroïdes. Ses cabrioles le ramènent devant Mars. Il passe devant la Terre… et se fige.

C’est la catastrophe. Il sent, je sens, mon mental se fendiller devant moi, terrible abîme, et la crevasse ainsi générée se remettre lentement à m’aspirer.

Son ombre vient de passer. Son ombre à elle.

Je pensais en être débarrassé dans cet endroit. Mais il n’en est rien.

Te revoilà donc, damnée. Ça t’était intolérable cette mise à distance, hein ? Eh bien accroche-toi, car je ne compte pas m’arrêter là.

Je n’ai pas profité assez de ces dernières secondes. Je t’avais enterrée.

Bon… C’est vrai ce n’était pas parfait, mais je n’avais jamais été si proche de vaincre.

Il y a bien des domaines aptes à te résister… Je ne serai pas regardant. Le sport, le dessin, la mode…

Mais nan hein. T’es ici, là-bas et là-bas encore. Pas moyen de penser sans te voir te ramener. T’es vraiment chiante. Chiante et envahissante. Mais…

Je viens d’avoir l’éclair de génie.

Le théâtre.

T’es inexistante dans cette activité. Zéro présence. Cherche pas à nier, ça date pas d’hier.

Voilà, j’ai enfin déniché le bon filon. Dans ce domaine-là il n’y a rien capable de te ramener à ma mémoire. Le décor, les planches de la scène, ses personnages notoires (Antigone, Hamlet, Figaro, l’Avare…) et les drames les rongeant exposés à la face de l’espèce entière sont exempts de ta présence.

Le poids dans mon estomac s’envole. Je contemple la fosse de l’orchestre, les travées de sièges, les galeries, les balcons… De vieilles notions tirées de ma formation théâtrale me reviennent. Il y a le côté jardin et il y a le côté co…

NON ! Encore toi !

Mais ce n’est pas possible. « Chasse-moi par la porte, je reviendrai par la fenêtre », c’est ça ton credo hein ?

Et merde à la fin. J’en ai marre de faire semblant. Cela commence bien à faire assez longtemps maintenant…

Les attentifs ont certainement relevé ton absence… Non ?

Cherchez bien. Examinez les mots par votre regard avalés… ne lettre a dispar .

Mince, mon cerveau commençait à être trop bien conditionné. Je disais : la lettre U a disparu, et je décrète la fin de l’exercice.

Ce petit texte n’avait pas d’autres finalités que de montrer qu’il est toujours possible de dire les choses autrement avec un peu de volonté. Ce n’est pas facile, encore moins lorsqu’il s’agit d’éviter l’emploi d’une voyelle dont on remarque en se livrant à ce genre de gymnastique qu’elle a la sale habitude de proliférer partout. Il suffit de voir le nombre de fois où elle est apparue durant ces dernières secondes pour le constater : d’autres, toujours, lorsque, remarque, gymnastique habitude, partout, suffit… Et je ne parle même pas des pronoms relatifs pourtant si utiles : qui, que, quoi, où

Les chaque, chacun et tous sont aussi à exclure pour qui veut sauvegarder sa prose de cette affreuse envahisseuse qu’est U.

Itou pour les articles indéfinis un et une.

Juste indiquer un lieu ou une position dans l’espace géographique devient plus fastidieux que la lecture intégrale des œuvres de Flaubert, y compris pour dire qu’une chose ou qu’une personne ne s’y trouve nulle part.

Et quand je vois tout ce qu’il m’était impossible d’évoquer pour ne pas manquer à la règle que je m’étais moi-même imposée, que ce soit la lune du monde des cieux ou la cour de l’espace scénique au théâtre, je ne peux pas m’empêcher de me dire :   « heureusement que je n’ai pas voulu parler de cul !»

(©) Chris Bellabas, 23 avril 2015

Fuck.jpg
Oui bon, ce n’est pas très spirituel comme blague, mais vous voyez comme on est enquiquiné sans lettre U ! Source.

Texte inspiré par l’exercice de style mené (avec immensément plus de talent) par Georges Perec dans La Disparition, et par une expérience de vie survenue à l’époque : une rupture amoureuse. Comment en suis-je arrivé à associer la séparation à la disparition de la lettre U ? Mystère du processus créatif… (S’il y a un psychologue dans la salle…).

Et vous, cap’ d’écrire un texte de plus de deux pages en évinçant complètement l’une des voyelles, a, e, i, o, u  ?

Postez vos productions sur vos sites et laissez le lien dans les commentaires, j’irai vous lire avec plaisir ୧( “̮ )୨✧

Chris

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6 commentaires sur “Mise à l’isolement [Exercice de style]

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  1. J’ai apprécié la lecture. Le texte est drôle et la prouesse impressionnante ! Je pense que ça en a demandé du travail… Félicitations ! ^^

    Un petit aparté : vers le début, il y a la phrase « Ou c’est le fait de me voir parler dans le vide ? » qui, je suppose, fait pari de l’exercice… la lettre qu’il ne faut pas taper (oui, je fais une potterhead référence !), t’as donc échappé ! ^^
    Autrement, ne m’écoute pas, je dis n’importe quoi ! xD

    Aimé par 1 personne

    1. Merci Eli ❤

      Géniale la référence :-p Mais que Lord U ne se réjouisse pas trop vite, car la phrase citée n'était pas censée faire partie de l'exercice qui ne démarre qu'après le dialogue, quand le narrateur demande du silence pour se concentrer. Cela dit, c'est vrai que j'aurais fait un perfect sans elle, et un grand bravo à toi pour l'avoir débusquée ! Quel œil de lynx 😀

      Aimé par 1 personne

      1. Tu vois, je dis n’importe quoi ! Mais c’est vrai qu’à cette exception prêt, t’aurais fait un perfect, dès le coup d’envoi ! xD
        Dans tous les cas, quelle performance ! Plus je te lis et plus je me dis « wahou » ! u.u

        Aimé par 1 personne

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