Lettre ouverte à Juliette

Chère Juliette,

Tout d’abord, j’espère que vous allez bien ainsi que toutes les personnes qui vous sont chères.

C’est avec le cœur vibrant de l’admiration que j’éprouve envers vous depuis de nombreuses années et aussi d’un peu d’appréhension que je vous écris.

En me levant ce matin, je m’attendais à tout sauf à vous adresser une lettre ouverte l’après-midi même. En réalité, j’aurais préféré vous dire ce qui va suivre en privé, mais je n’ai malheureusement pas la chance de faire partie des personnes auxquelles il est possible de vous contacter directement, et en l’absence d’un bouton « envoyer un message » sur vos réseaux sociaux, il ne me reste d’autres choix que d’exposer celui-ci à la vue de tou•te•s si je souhaite qu’il vous parvienne.

Je l’avoue, j’ai failli renoncer, mais je ne pouvais décemment pas m’y résoudre, et puis je me suis dit que c’était l’occasion ou jamais, en ce jour spécial, de vous remercier pour ce que vous faites et ce que vous êtes, vous dont la musique et la personnalité m’ont tellement apporté.

Mais reprenons les choses dans l’ordre.

Si je souhaitais vous contacter initialement, c’était en rapport avec mon travail sur le lancement d’une chaîne YouTube autour de la thématique de la Culture. Cette chaîne s’inscrira en complémentarité de ce blog sur lequel vous me lisez actuellement, et sur lequel je m’emploie déjà à mettre en valeur le caractère protéiforme de la Culture, de la musique à la littérature, de l’écriture à la philosophie, du cinéma aux jeux vidéos en passant par à peu près tous les autres arts.

Parmi les émissions que je compte proposer sur la chaîne se trouve une émission de chroniques littéraires. J’y présenterai des œuvres de tous les formats (BD, romans, nouvelles, essais…) et de tous les genres (fantastique, SF, littérature blanche…). Quant aux auteur•e•s, il s’agira aussi bien d’auteur•e•s édité•e•s par la voie traditionnelle que par les méthodes d’édition alternatives qui permettent l’émergence de nouveaux talents.

J’aimerais doter cette émission d’un générique reconnaissable et évidemment dans le thème. Or, il y a quelque temps, j’avais dédié un article aux chansons méritant d’être connues de toute personne aimant lire ou écrire, et bien sûr votre titre À Voix basse y figure, lui qui évoque avec tellement de justesse les frissons et les plaisirs de la lecture. Il m’est immédiatement venu en tête pour accompagner le générique de l’émission.

La propriété intellectuelle autant que ma morale m’interdisent toutefois d’utiliser une œuvre sans l’autorisation de son/sa créateur ou créatrice. Sachant que la chaîne ne poursuit pas un but commercial (je m’occupe du blog et de la chaîne sur mon temps libre, hors de mes jours de travail), je me permets donc aujourd’hui de solliciter votre autorisation pour utiliser 27 secondes de ce morceau (cela fait sans doute beaucoup, mais il est difficile de choisir des passages d’une œuvre quand toute l’œuvre résonne en vous comme si vous l’aviez écrite vous-même).

Maintenant que la demande est posée sur la table, et si je ne vous ai pas perdue dans ma prose au point de vous avoir fait oublier l’introduction de cette lettre, j’aimerais préciser en quoi cette journée est si spéciale pour vous écrire.

Aujourd’hui, c’est la journée de la visibilité transgenre. Quel rapport avec moi ? vous demandez vous sans doute. Aucun. Enfin, vous n’êtes pas directement concernée à ma connaissance, mais moi si. Je suis une personne transgenre de 28 ans. Quand les gens me demandent « depuis quand [je] le sais », je pourrais leur répondre « depuis toujours » pour éviter les questions embarrassantes. Ils se satisferaient de cette réponse classique devenue clichée à cause des représentations que les médias transmettent de nous, mais dans mon cas, ce ne serait pas vrai. Enfant, mon genre ne m’a jamais posé question parce que les enfants se fichent bien de ce genre de détails s’il n’y a pas d’adultes pour déformer leur vision. Je ne me ressentais ni garçon ni fille, je n’y réfléchissais même pas alors, et le genre de mes camarades m’indifférait tout autant.

Puis l’adolescence est arrivée, mon corps a commencé à se développer pour afficher les attributs de son sexe. Le mal être s’est installé lentement. Les injonctions ont commencé à pleuvoir, celles que vous dénoncez tacitement dans votre intelligent et libérateur titre Madame.

J’ai résisté avec l’impression déstabilisante, désespérante et destructrice d’être seul•e face au monde : père, mère, oncles, tantes, professeurs, camarades de classe… Impossible d’échapper aux normes sociales qui veulent arroger à chaque sexe des comportements bien spécifiques et les interdire à l’autre (en niant complètement l’existence des personnes intersexes au passage, mais c’est encore une autre histoire). Une fille ne crache pas, une fille ne jure pas, une fille est naturellement douce et à l’écoute, un garçon ne pleure pas, un garçon est naturellement plus bagarreur et pense tout le temps au sexe (sinon, c’est qu’il a un problème).

Je n’élargis pas ce florilège, vous avez bien compris de quoi je parle.

Parfois, il m’arrive de m’interroger sur la part de responsabilité de ce sexisme ambiant dans la construction de mon identité.

Vous pouvez maintenant imaginer la résonance particulière que votre chanson Garçon manqué a trouvé chez moi.

Certaines personnes, la plupart simplement ignorantes ou manquant cruellement d’empathie, prétendent que les transgenres n’existent pas, que nous faisons semblant pour nous rendre intéressant•e•s.

C’est vrai, nous faisons semblant, mais pas comme ces gens là l’entendent. Nous faisons semblant d’être quelqu’un d’autre, quelqu’un que nous ne sommes pas mais que le monde entier semble vouloir s’acharner à voir en nous. Et bon sang, cela fait tellement mal que jamais je n’aurais pu imaginer que des gens puissent penser que nous mentions. C’est qu’ils n’ont jamais vécu eux-mêmes cette situation et qu’ils sont donc incapables d’en saisir toute la terrible complexité.

Ma vie toute entière semble une crise existentielle. De simples présentations constituent pour moi un véritable casse-tête. Chaque fois que je rencontre quelqu’un, je n’ai que quelques secondes pour décider du prénom (le féminin ou le masculin ?) que je vais lui donner et de la façon dont je vais me genrer. De mon choix dépendra peut-être toute la relation ensuite. À commencer la décision de la personne d’entamer la relation.

Combien de cœurs dont le mien s’était épris se sont dérobés en apprenant la vérité ? Combien se déroberont encore ?

Les relations humaines s’avèrent déjà complexes, mais quel fardeau supplémentaire le Destin, l’Univers, Dieu, ou peu importe le nom qu’on lui donne, nous a rajouté à nous qui ne sommes pas vraiment qui nous avons l’air d’être.

Et puis il y a la famille. Quelle douleur et quelle culpabilité pour mes parents qui ne comprennent pas ce qu’ils ont fait de mal pour que leur enfant « soit comme ça », et qui vivent dans la peur que je décide d’entrer dans le protocole médical de transition qui modifiera mon corps et tuera en quelque sorte la personne qu’ils ont mis au monde (seulement en apparence, car l’âme et le cœur resteront les mêmes, mais leur détresse est trop grande pour qu’ils en aient conscience).

Voilà de bien nombreuses et intenses souffrances pour quelqu’un qui chercherait simplement à attirer l’attention.

Cette situation n’est pas non plus sans poser de conséquentes difficultés sur le plan professionnel. Si un jour je fais le choix de transitionner, est-ce que je ne risquerais pas de perdre mon travail ? Comment mes supérieurs et collaborateurs vivraient-ils la nouvelle dans l’entreprise ? Comment celle-ci présentera-t-elle les choses à nos clients ?

Mais ce qui me fait peur plus que tout, c’est de transitionner puis de me rendre compte que j’ai quitté une case uniquement pour m’enfermer dans une autre, avec toutes les injonctions qu’elle comprend aussi.

Vous avez dit vous-même dans une interview sur le plateau du site Le Média que nous étions dans une époque très binaire. Je me doute que vous ne pensiez pas à ce sujet-ci en particulier en faisant cette déclaration, mais je ne peux que vous rejoindre. J’ose espérer cependant que les nuances qui se dessinent ça et là dans notre société vont gagner en couleurs et prendre de l’ampleur ces prochaines années pour que notre monde s’imprègne de davantage de bienveillance.

Dans ce monde où nous nous concentrons majoritairement sur les informations négatives (entendons-nous : celles-ci restent essentielles au moins pour l’information des citoyen•ne•s – comment réagir à des situations indignes quand on ignore qu’elles existent ? – mais il faut néanmoins un certain équilibre), je trouve qu’il serait juste de compenser en partageant davantage de belles choses. De celles qui nous font vibrer le cœur parce que nous les trouvons belles, intelligentes, cocasses et/ou inspirantes.

Vos chansons et vous-mêmes possédez toutes ces qualités à mes yeux. Votre musique a tant de fois déjoué mes pleurs, chassé mes peurs et apaisé mes angoisses que je ne saurais les dénombrer. Mais plus encore que votre voix extraordinaire qui laisse transpirer toute votre sensibilité, ce sont vos textes qui me touchent au cœur. Vous chantez l’humain avec une poésie et un réalisme saisissants, et en même temps, vous possédez ce supplément d’âme, cet indéfinissable charme que célébrait une autre grande chanteuse française à son époque, qui confèrent à vos œuvres leur propre fantaisie.

J’aime votre malice et votre authenticité, votre franc-parler et votre nature engagée.

Pour tout vous avouer, quitte à être une femme, j’aimerais être comme vous. Posséder le même courage dans mes opinions et le même talent d’écriture (et si j’ai droit à un bonus, je veux bien aussi votre sens de l’humour).

Parfois, quand je vous observe parler ou chanter, je vous trouve si rayonnante dans votre façon d’assumer la personne que vous êtes que je me prends à rêver que peut-être, moi aussi un jour j’arriverai à accepter le corps que la nature m’a donné sans me sentir contraint par les normes sociales à passer par la case « chirurgie » pour faire correspondre mon genre ressenti et mon apparence, alors que les actes médicaux me terrifient et que mon physique ne me poserait pas vraiment problème si seulement les gens savaient faire preuve de suffisamment d’humanité pour respecter mon identité malgré ce détail.

Anne Sylvestre, autre grande parolière et chanteuse que j’admire beaucoup, m’inspire une émotion similaire, me semblant de plus en plus belle et épanouie dans la maturité.

Peut-être vos deux exemples m’aideront-ils un jour à accepter d’être perçu par les autres et de vieillir dans mon genre de naissance parce qu’après tout, et malgré tout ce que l’on veut nous faire croire, il n’est pas honteux d’être une femme, même de celles « qui ne font pas la vaisselle, qui ne rasent pas leurs poils […] et qui se foutent du bonheur d’être mère ». Ou peut-être, à force de m’imprégner de vos mots, parviendrais-je à développer moi aussi une indépendance d’esprit suffisante pour oser suivre ma propre voie et m’épanouir à mon tour.

En attendant, parce que vous m’avez aidé à tenir bon un nombre incalculable de fois  quand ma vie me semblait perdre l’intérêt d’être vécue, et parce que je sais que vous continuerez à le faire tant que je pourrais écouter vos chansons, je tenais en ce jour particulier pour toutes les personnes transgenres dont la marche des fiertés se résume très probablement à un parcours salon – cuisine – salle de bain – chambre – salon en raison des mesures de confinement, à vous remercier pour ce que vous faites et qui vous êtes.

(Et je veux d’autant plus le faire que j’ai tendance à aimer majoritairement des chanteurs•ses mort•e•s, donc pour une fois que l’une des personnalités que j’admire est vivante et que j’ai l’occasion de lui dire à quel point ses réalisations me font du bien, je ne vais certainement pas m’en priver !)

Quelle que soit la réponse que vous réserverez à ma requête concernant l’emprunt du titre À voix basse pour la chaîne, si bien sûr vous m’en faites une, je vous remercie pour votre attention, et m’en vais de ce pas m’octroyer une petite partie d’Ark Survival. Ma playlist a passé Fantaisie Héroïque tandis que je vous écrivais ces mots, m’insufflant une furieuse envie de jouer qui ne m’a pas quitté depuis !

Je vous souhaite beaucoup d’inspiration durant cette période étrange que nous traversons.

S’il vous plaît, prenez soin de vous. Nous sommes nombreux à tenir à vous.

Sincèrement,

Chris

11 commentaires sur “Lettre ouverte à Juliette

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  1. Juliette est une chanteuse que j’aime beaucoup moi aussi. Elle me donne plein d’espérances, elle me dit que la vie peut être vraiment belle quand on se donne la peine de la regarder 🙂 .
    J’espère que vous serez faire la paix avec vous-même. La société est très dure. Elle est binaire comme vous le dites. C’est stupide. Mais en attendant elle fait de nombreux dégâts.
    Chacun se bat avec ses démons. J’ai appris quelque chose avec le temps : s’aimer c’est le début de tout. Comprendre le concept et surtout après se l’appliquer peut s’avérer très dur et compliqué.
    Je n’ai jamais compris pourquoi la société s’évertuait à faire entrer des ronds dans des carrés. Et je ne le comprendrai jamais. J’ai fini par comprendre que je ne voulais surtout pas le savoir !
    La vie est trop courte et beaucoup plus belle que ce que la société le dit. L’apaisement vient de l’intérieur. J’espère que vous le trouverez.
    Pour revenir à Juliette j’adore (entre autre) Maudite clochette !

    Aimé par 2 personnes

    1. J’adore aussi « Maudite clochette ». Elle fait partie des nombreuses chansons qui ressemblent à des micro-nouvelles, avec une vraie chute (comme « Fantaisie Héroïque », « Veuve noire » ou « Garçon manqué »), qui me font penser que Juliette est une novelliste plus talentueuse que nombre d’écrivain-es =O

      Pour le reste, je vous remercie sincèrement pour votre gentil mot et pour vos encouragements. Avec le temps, je finis par apprendre à m’aimer, la difficulté ne se situe donc pas tant à ce niveau là que sur le (trop lent) changement des mentalités et l’effondrement des clichés par rapport au genre.

      Quand je suis auprès de personnes qui ont le cœur et l’esprit ouverts, je me sens terriblement bien, mes questionnements tortueux s’effacent, je n’ai qu’à me laisser porter par la vie et ses événements heureux ou moins heureux, parce que ces personnes, en me laissant être auprès d’elles celui que je suis, me libèrent d’un poids énorme. Je n’ai plus à me soucier de qui j’ai l’air, car avec elles, Je Suis, tout simplement, et cela me libère également énormément de temps pour penser à d’autres choses qu’à mes vieilles souffrances. Je m’aperçois alors qu’en effet, la vie est magnifique.

      Un autre grand artiste que j’adore, à qui je ne pourrais jamais hélas dire tout le bien que ses chansons m’ont apporté également puisqu’il est décédé en 2010, le chantait d’ailleurs très bien :  » ♩ Que c’est beau, c’est beau la vie ♫ « . (Jean Ferrat)

      Hélas, le monde entier n’est pas peuplé de ces doux êtres à la chaleur de laquelle mon cœur se réchauffe. Il faut affronter beaucoup d’esprits moins bienveillants, et la force me manque parfois pour mener ces batailles. Je continue pourtant à espérer trouver un jour l’apaisement qui me permettra de chanter la beauté de la vie en chœur avec J. Ferrat jusqu’à la fin de cette existence terrestre.

      Merci encore pour votre passage et votre compassion. Votre humanité me touche.

      Prenez soin de vous,

      Chris

      Aimé par 1 personne

      1. Oui je suis tout à fait d’accord avec vous. Juliette pourrait être novelliste de grand talent.
        Ah Jean Ferrat ! Il y a dans ses chansons une profonde humanité.
        Hélas effectivement, le monde est aussi rempli de bêtises. Il est dur parfois de devoir y faire face parce qu’elle demande sans cesse de la vigilance. C’est dur à supporter.
        Je vous conseille pour y faire face de lire « Les lois fondamentales de la stupidité humaine ». Petit livre de survie en société 🙂 .
        Si je peux vous réchauffer le coeur avec quelques mots cela me touche profondément.
        J’ai toujours pensé que la différence était source de bien être, de richesse. Etrange que dans nos sociétés elle ne soit pas valorisée alors que c’est le fondement même de notre nature : nous sommes tous des êtres uniques, différents.
        Bonne semaine à vous !

        Aimé par 2 personnes

      1. Confiné jusqu’à qu’on me rappelle pour le boulot x) Il est aussi possible que toute la famille ait chopé le virus, mais on a tous guéris sans dommage – à moins que ça ait été autre chose, on ne saura jamais x) En attendant, tout va bien ^^
        (J’ai ri à ta description du parcours de la marche des fiertés xD )

        Aimé par 1 personne

        1. C’est possible en effet ! Dans un sens, je vous le souhaite si cela vous a offert l’immunité… #PrêtAAssurerLaRelèveDeDenisBrogniart

          Bon courage pour le reste du confinement, j’espère que tu parviens à mettre ce temps à profit comme tu le souhaites 😉

          Aimé par 1 personne

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