Les Ateliers d’écriture des Buffon #4 : Moi, ordinateur

Bonjour à toutes et tous,

Aujourd’hui, je vous offre une nouvelle production issue des ateliers d’écriture Buffon, la promotion d’écrivains publics 2016/2017 de la Sorbonne. Outre de maintenir le lien entre nous et le plaisir d’écrire ensemble, l’atelier, à la fois activité récréative et exercice d’écriture, a pour objectif de nous faire écrire un texte en une heure maximum. La consigne d’écriture proposée par Marine R. pour cet atelier était la suivante :

« Les objets qui nous entourent ont-ils une vie en dehors de nous ? Quels liens les unissent à ceux qui les manipulent ? Quels sont leurs rapports avec les autres objets ? Des documents témoigneraient de cet état des choses. »

Choisissez un objet du quotidien et faites-le témoigner de sa vie. Écrivez le texte à la première personne. Pensez aux traits de personnalité que pourrait avoir cet objet : cynique, innocent, stupide, intelligent, généreux, drôle, agressif, dépressif, amoureux, etc. Plus l’objet sera banal, plus le texte sera intéressant : bouteille, chaise, canapé, chasse d’eau, baignoire, levier de vitesse, panneau, feux de signalisation, miroir, etc. Lâchez-vous, prenez l’objet que vous voulez et faites-le témoigner de ce qu’est sa vie.

Temps de lecture : 4 minutes

Moi, ordinateur

Clicclic, clic. Taptaptaptaptaptaptaptap. Cliclicclicli, taptaptap, tap.

Un (1), mon propriétaire, est en forme aujourd’hui ! Ses mains volent au-dessus de mon clavier, si rapides que mes touches ont à peine le temps d’inscrire les lettres sur mon écran et parfois les mangent. Cela ne l’émeut pas. D’une prompte manipulation, il fait machine arrière, rétablit ce qu’il voulait écrire et enchaîne sur la suite sans même surveiller les mouvements de ses doigts. Il connaît par cœur les reliefs de mon corps électronique. Nous passons beaucoup de temps en tête à tête, tous les deux. Je sais qu’il en voit un autre au bureau, mais je ne suis pas jaloux, car je sais que cette autre relation sert directement mes intérêts. La comparaison me met en valeur. L’autre est rasant avec les chiffres et les mails professionnels qui défilent à longueur de journée sur son écran. Alors que moi, je suis synonyme de détente et de plaisir. Je suis son meilleur ami : celui avec lequel il aime dépenser son temps libre, mais aussi celui à qui il confie tout : situation financière, amoureuse, professionnelle, le nombre de ses amis et les relations entretenues avec chacun, son avis sur la politique de Donald Trump, sur l’héritage Hallyday et les gifs de chatons mignons. Il me confie tout. Tout, et au monde avec moi.

Même dans l’isolement de ses quatre murs, je lui donne le sentiment de n’être jamais seul. Je maintiens le contact avec ses proches mais lui permets aussi de faire de nouvelles connaissances sans bouger de chez lui. En quelques clics, je réponds à toutes les questions qu’il peut se poser, je l’assiste dans son shopping et jusque dans ses commandes de repas, je lui permets de jouer et de parler avec des inconnus vivant de l’autre côté de la planète, et puis surtout, je le divertis en lui offrant toutes les vidéos et toutes les musiques dont il a envie.

1 le dit lui-même : de tous les objets qu’il possède – et vous savez combien les humains en accumulent pendant leur vie !–, s’il ne devait en garder qu’un seul, ce serait Moi. JE suis la seule chose indispensable dans son quotidien.

La télé ? Je l’ai complètement remplacée, il ne l’allume même plus.

La chaîne hifi ? Dépassée, et de loin ! La qualité de mon son est aussi bon que le sien, et moi, je ne l’oblige pas à s’encombrer de 150 Cds, ni à dépenser de l’argent pour écouter toute la musique qu’il aime.

Le téléphone portable ? Peut-être mon plus sérieux concurrent, mais uniquement quand notre humain ne m’a pas sous la main. Sinon, c’est moi qu’il préfère et l’autre est relégué sur la table de chevet, réduit au rôle de réveil-matin. À quoi bon s’embarrasser de ce naze ? Pour communiquer avec sa famille et ses amis ? Mais c’est un service que je lui offre déjà, et en plus de la voix, j’ajoute le visuel, moi !

Quant au mobilier pur et dur, les chaises, tables et autres petits figurants du quotidien qui n’ont pour eux que leur fonctionnalité, je les éclipse de très loin. Où que ses pas le mènent dans la maison, 1 n’a pas un regard pour eux, tout entier concentré sur ce que je lui montre – il m’emmène partout, même dans son lit ! N’est-ce pas la preuve suprême de ma valeur ? Même Deux (2), sa petite amie, me jalouse. Parfois, je sens son irritation converger vers moi par ondes électriques, mais elle est bien contente que je sois là pour chauffer l’atmosphère quand ils se rapprochent pour quelques folies. Elle ne peut espérer meilleur allié contre les coups de mou : en leur diffusant une petite playlist bien choisie ou quelques vidéos inspirantes, je stimule leur vie intime.

La lampe me traite de voyeur, mais elle est simplement envieuse, elle aussi. Elle ne peut pas bouger, vissée au plafond, alors que moi, je suis au plus près de l’action. Cela mérite bien de risquer quelques coups.

Je suis l’objet de toutes les situations. J’ouvre à mes utilisateurs la plus extraordinaire fenêtre dont on puisse rêver sur le monde extérieur, une fenêtre interactive, capable de vous montrer tout ce que vous avez envie de voir. Celles de la maison peuvent bien se targuer d’offrir le spectacle de la nature, le tableau qu’elles offrent n’est joli que six mois sur douze en moyenne. Moi, c’est toute l’année que j’ouvre sur l’Univers une fenêtre colorée, divertissante, informatrice, joyeuse ou nostalgique selon les vœux de mon propriétaire.

Taptaptaptaptap tap. Tap. Clic.

De cette ère moderne où la technologie et le savoir se démocratise, Moi, Ordinateur, je suis le R…

Viouuuuuuu.

– Merde, qu’est-ce qui se passe ?! Pourquoi il s’éteint ?

1 appuie comme un fou sur mon bouton power. Comme rien ne se passe, il se met à tambouriner sur mon clavier. Eh, doucement ! On ne réanime pas une personne accidentée en lui perforant le thorax à coup de poing ! J’ignore ce qui s’est passé, mais je sens que mon système redémarre déjà. Mon écran s’allume sous les yeux anxieux de mon propriétaire, puis, à nouveau, le black-out.

Panique.

Une voix résonne dans ma tête, un rire méchant. Un virus ! Cet idiot d’humain a encore cliqué sur n’importe quoi, et il a permis à une saloperie d’exploiter les failles de mon système de sécurité. Un virus a pénétré mes flux ! Je le sens qui se propage dans mes vaisseaux électroniques.

Mon unique œil papillonne – une succession de flashs illumine mon écran – et je toussote de tout mon disque dur en luttant pour revenir à moi. Dans ma confusion et ma faiblesse grandissantes, j’entends la voix de 2 qui demande à 1 :

– Que se passe-t-il, chéri ?

– Je ne sais pas ce qu’il a, il s’est éteint tout à coup et il ne veut plus redémarrer Je vais aller à la boutique d’informatique à côté de la gare, voir si le gars peut arranger ça.

1 me fourre dans ma pochette de transport et me cale sous son bras. Ensemble, nous sortons vers mon salut.

Dans le salon, tables, chaises, ampoules, bibliothèques et télévision ricanent.

Moi, relégué sur le buffet, je suis contraint au mutisme. On ne m’allume plus. On me garde parce qu’on ne sait pas vraiment quoi faire d’un ordinateur usagé contenant des données personnelles sensibles, mais j’aurais encore mieux aimé finir à la déchetterie que d’assister à ça. L’humiliant spectacle de 2 s’extasiant avec 1 à la moindre prouesse de cette hautaine, cette arrogante, cette pète-cul de tablette !

©Chris Bellabas, février 2018

Adrienne Andersen.jpeg
Crédit photo : Adrienne Andersen

Merci de m’avoir lu.

Pour découvrir d’autres productions des ateliers Buffon, vous pouvez suivre les liens ci-dessous :

Un bel été avec lectures et inspiration à foison pour toustes !

Chris

2 commentaires sur “Les Ateliers d’écriture des Buffon #4 : Moi, ordinateur

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  1. Merci pour ton intérêt (et ton enthousiasme), Eli !

    J’aime beaucoup l’idée du coffre-fort à rebours. L’image est très à propos pour les ordinateurs qui contiennent tant de nos données sensibles et de nos secrets, comme tu dis…

    Cette discussion me rappelle qu’il est temps de changer tous mes mots de passe 😉

    Chris

    Aimé par 1 personne

  2. J’ai adoré ! Je trouve que c’est très parlant ! ^^

    Effectivement, l’ordinateur est devenu l’un des amis les plus proches que nous ayons. En allant d’un outil de travail à un outil de vie; il est ce coffre-fort à rebours, qui renferment nos plus intimes secrets, et dont on risque de perdre la clef à tout moment ! ^^

    Aimé par 1 personne

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