Les Ateliers d’écriture des Buffon #2 : La Frégate & l’enfant

Bonjour à toustes !

Le temps passe vite, nous voilà déjà réunis pour le deuxième atelier d’écriture des écrivains publics de la Sorbonne !

Consigne de décembre 2017 (by Alain B.) : produire un texte sur le thème « vive la liberté ! ».

Cimetière Saint Barth

La frégate et l’enfant
Légende des Îles

Il existe sur nos îles une légende, qui veut que les âmes mortes s’incarnent temporairement en un animal pour se reposer avant d’entamer leur dernier voyage, celui qui les mènera vers un nouveau cycle d’incarnation et un nouveau visage.

Que vous soyez mystiques, simplement curieux ou sceptiques, écoutez donc cette histoire – vraie, n’en doutez pas – qui s’est passée dans le cimetière de la pointe de notre archipel.

Un cimetière blanc, au bord de l’océan.
Dans le chant des vagues,
Les sanglots d’une petite fille
S’écrasent sur la digue.

Soudain, tout près d’elle,
Un bruissement d’ailes.
La petite fille jette un œil au grand oiseau noir qui l’observe.
C’est une frégate, espèce courante sur son île.

« Pourquoi pleures-tu ? » Demande l’oiseau.
Sa voix est belle, profonde et douce.
De sa petite main fermée,
La fillette essuie les grosses larmes
Qui dévalent ses joues,
Mais d’autres leur succèdent.

« Je pleure sur le monde,
Sur le mal que mes frères et mes sœurs humaines y sèment.
Les adultes disent que je n’y entends rien,
Que je dois attendre d’être plus grande pour comprendre.
Mais, Monsieur l’oiseau,
C’est eux qui ne comprennent pas.
L’intelligence du cœur est innée,
Et la violence de mon espèce trop facile à constater.
Tout le monde dit vouloir la fin
Des conflits entre les Hommes,
Des violences faites à la Nature,
Mais personne ne fait rien.»

« Et toi, dit l’oiseau,
Fais-tu quelque chose pour y remédier ? »

« Oui, répond l’enfant reniflante.
Je dis aux gens de ne pas insulter quelqu’un
Pour une couleur de peau ou des idées différentes ;
Aux touristes de laisser nos animaux en paix
Au lieu de les exhiber fièrement, encore vivants,
Dans des pendentifs minuscules ;
Aux messieurs des sociétés de vente de bois
De ne plus toucher à nos forêts ;
Mais je suis trop petite. Personne ne m’écoute.»

L’oiseau l’observe, mélancolique. D’instinct,
La fillette perçoit la grandeur de l’âme qui lui fait face.

« Vous n’êtes pas n’importe quel oiseau !
D’un disparu, vous êtes l’âme en repos.
Oh ! S’il vous plaît,
Vous qui êtes une frégate,
De tous les esprits,
Le plus libre et le plus audacieux,
Qui partez pendant des mois,
Qui volez si loin, si haut,
Dites-moi que nous ne sommes pas tous pareils.
Dites-moi qu’il existe en ce monde,
Des endroits où les humains parviennent
À s’aimer sans regarder à leur ethnie ou leur richesse,
Des endroits où les tortues
Ne finissent pas vivantes dans des portes-clés,
Des endroits où les forêts
Restent sanctuaires inviolés.
Oh, emmenez-moi avec vous !
Le monde doit être plus beau vu d’en haut,
D’ici, je ne peux en voir que les atrocités.»

Le grand oiseau ne répond pas.
Alors la petite fille patiente et se tait.
Au bout d’un moment, le grand oiseau,
De sa belle voix vibrante, demande : « Comment t’appelles-tu ?

Sagarika, Monsieur l’Oiseau.

Que fais-tu dans un cimetière, Sagarika ?

J’aime la compagnie des morts, Monsieur l’Oiseau.
Elle m’apaise.
Les morts ne jugent plus,
Et peu importe ce qu’ils ont été de leur vivant,
Ils ne font plus de mal. À personne.

Oui, Sagarika, mais prends garde.
Le silence des morts est apaisant,
Mais t’aspire lentement dans leur néant.
Penser auprès d’eux ne changera rien au monde,
C’est chez les vivants que tu dois agir.
Je ne peux t’emmener sur mon dos,
Mais tu n’as pas besoin de mes ailes
Pour voler vers tes rêves.
Tu es une humaine,
Le seul animal capable de choisir son destin.
Tu souhaites faire un monde meilleur ?
Alors commence par te prendre en main.
À quoi rêves-tu le soir quand tu t’endors ?
Pense au futur dans lequel tu voudrais vivre,
Et à toutes les étapes qu’il te faudra franchir,
Puis, tranquillement, chemine.

Oh, Monsieur l’oiseau, je rêve en grand.
Je rêve d’un monde
Où humains et animaux vivraient dans le respect,
Où la santé des gens
Passerait avant le souci de l’économie des pays et des questions d’argent.
Mais je crois que ce que je voudrais d’abord,
C’est que les humains respectent la mer.
Il faut être natif d’une île
Pour comprendre la valeur d’un poisson.
Je voudrais avoir un navire,
Et couler tous ces bateaux qui pillent notre nature,
Mais c’est impossible.

Et pourquoi donc ? » Demande l’oiseau.

Tristement, la petite fille baisse la tête.

« Il n’existe pas de femme pirate.

Bien sûr que si.
Rentre chez toi, petite,
N’accorde pas plus de ton temps
À tenir compagnie à des cadavres
Et à discuter avec un vieil oiseau.
Va, et à chaque instant,
Travaille à ton objectif.
Si le rire, l’écriture ou l’amour du vin
Est le propre de l’Homme pour certains,
Je rajouterais que par dessus-tout,
C’est l’autodétermination l’apanage de l’espèce.
Si tu te vois pirate, alors tu le seras.
Deviens qui tu es. »

La petite fille,
Le cœur ragaillardit,
Quitta le cimetière
Et rentra chez elle.

Trois décennies plus tard,
Sagarika se hissait en légende des océans
En devenant la voix
De ceux qui n’en avaient pas.
En mer, son navire, La Frégate Libre, et son équipage,
Allaient à l’abordage des destructeurs de coraux,
Des chasseurs de cétacés, des pilleurs de sable.
Sur terre, ils informaient les élus
Des dangers à maltraiter l’océan,
Et mobilisaient les populations
Quand il fallait défendre le Vivant du dieu Argent.

Par leurs actions
Des milliers d’animaux furent sauvés,
Des millions d’âmes humaines sensibilisées,
Des solutions à certaines urgences écologiques trouvées.
La petite fille, dans le cœur de la pirate logée,
N’oublia jamais à qui elle devait ces victoires.

À l’âge mûr, elle sentit le besoin d’aller remercier,
Cette âme qui, sous la forme d’une frégate,
L’avait encouragée à se réaliser.

Dans le cimetière au bord de l’océan,
Sous les traits d’une femme de cinquante ans,
Voilà que la petite fille erre à nouveau.

« Ô Grand Oiseau, où es-tu ?
Montre-toi, mon ami.
C’est moi, Sagarika,
Je suis revenue du bout du monde.
Viens, j’ai tant de choses à te raconter,
Tant d’exploits dont je dois te faire le récit !
Vite, montre-toi ! »

Mais le grand oiseau ne vient pas.
Elle continue à appeler, sans réponse.
Au gardien du cimetière,
Elle lance : Eh ! Excusez-moi,
Avez-vous vu le Grand Oiseau ?

Lui ? Il est parti.

Parti ? Pour combien de temps ?

Cela, personne ne pourra vous le dire.
C’est une frégate,
Il part et revient à son rythme,
Mais je crois bien que cette fois,
Nous ne le reverrons pas.
Voilà bien cinq ans que je ne l’ai pas vu ici.
Mais vous pouvez toujours lui parler devant son dernier lit.
Troisième pierre contre le mur au bord de la route.»

Sagarika le remercie et bien que désappointée
Et le cœur chagriné, obéit.
Devant la tombe, elle reste ahurie.

Sur la pierre blanche,
Le nom et le portrait d’un acteur célèbre,
Une frégate dessinée,
Et cette épitaphe, en lettres d’or gravée :

« À Jimmy,
Qui a vécu toute sa vie libre dans sa tête,
Et à présent plus libre que jamais. »

Un sourire au creux des lèvres
Sagarika s’émeut en découvrant le visage de l’idole,
Artiste talentueux,
Rouleur flambeur,
Dragueur notoire,
Qui, toute sa carrière, vécut en frégate :
Allant, venant, virevoltant entre tous les continents,
Les tournages et les plus grands festivals,
Et une pléthore d’épouses et d’amantes.

Personne n’aura autant que lui
Incarné la liberté et la joie d’exister.

Sagarika soupire.
« Ainsi, c’était donc toi, le Grand Oiseau.
Je regrette de te savoir parti sans avoir pu te dire au-revoir.
Mais si tu m’entends, dans l’Ailleurs ou ici,
Je souhaite te remercier pour la lumière dont tu m’as inondée.
Maintenant c’est à moi qu’il revient d’éduquer
Les nouvelles générations à la liberté.
J’ai trouvé dans l’œuvre de Sartre,
Une formule qui fait des miracles.
Elle dit :

En fait, nous sommes une liberté qui choisit,
mais nous ne choisissons pas d’être libres : nous sommes condamnés à la liberté.

Tu avais raison, cher Grand Oiseau. Aucune excuse ne justifie
De ne pas faire ce dont nous rêvons.
Tout commence par le vouloir.
Vouloir, c’est penser,
Et penser seul, penser à sa destinée
Et à la façon dont nous voulons la façonner,
C’est un premier pas vers la liberté.»

©Chris Bellabas, décembre 2017

Merci de m’avoir lu. Si les coulisses de la création de ce texte vous intéressent, je vous invite à me rejoindre dans un prochain article pour quelques confidences.