Au revoir et merci, Anne Sylvestre

On a beau savoir qu’il faudra que toi et moi on se sépare

Vois-tu, j’ai de la peine à croire qu’un jour ça nous arrivera

Anne Sylvestre, Carcasse

Ces quelques mots qu’Anne Sylvestre adressait à son corps dans sa merveilleuse chanson Carcasse, j’avoue les avoir pensés aussi la concernant elle. Sa voix m’accompagne depuis 3 ans seulement, mais depuis que je l’ai découverte, elle ne m’a jamais quitté. Une petite baisse de motivation ? Une petite perte d’espoir en l’avenir de l’humanité ? Hop, je lançais l’ordinateur et YouTube et je laissais ses mots se déverser autour de moi, imprégner mon esprit, me pénétrer de leur subtile intelligence et de leur humour pétillant et le voile noir devant mes yeux disparaissait peu à peu.

Aujourd’hui, j’apprends la disparition de cette voix magique et de l’esprit incroyable qui la faisait chanter.

Aujourd’hui, je me sens orphelin. Encore.

Il ne s’agit pas de la première fois que s’éteint une étoile qui pour moi brillait d’une lueur particulière. Cette tristesse que je ressens, j’ai déjà pu l’éprouver il y a dix ans pour Jean Ferrat puis plus récemment pour Johnny Hallyday dont j’ai également évoqué la disparition sur ce blog (plus précisément dans cet article). Eux aussi, je les croyais immortels, mais force est de constater qu’au vingt-et-unième siècle la mort reste toujours la seule chose devant laquelle tous les êtres humains sont égaux. Elle anéantit les corps et moissonne les âmes sans se soucier un instant de leur talent ni même de leur niveau de célébrité.

Cette disparition trouve un écho particulier en moi durant cette période où j’écris Étoiles Noires, un novella de fantaisie urbaine dans lequel il est question de l’étrange et transcendante affection qui nous lie parfois à des célébrités.

Anne Sylvestre. Source.

Le nom d’Anne Sylvestre émaille régulièrement les articles de ce blog depuis sa création non seulement parce que ses textes intelligents, tendres et parfois sarcastiques entrent en vibration avec ma propre sensibilité, mais aussi parce que la personne humaine derrière me touche profondément.

J’aime les gens sensibles, les gens qui doutent (d’eux-mêmes, du monde, de tout), les gens qui s’engagent aussi. Or, en plus de posséder une finesse d’esprit qui s’exprimait malicieusement dans ses textes, Anne Sylvestre a défendu très tôt la cause des femmes. Mon féminisme a énormément profité de l’écoute de son œuvre et comme je l’écrivais dans ma lettre ouverte à Juliette, cette chanteuse et parolière de talent fait partie de ces femmes qui me réconcilient avec ma propre nature féminine, tout homme trans que je suis.

En regardant un portrait d’Anne Sylvestre, peut-être que certaines personnes ne voient qu’une vieille dame. Moi, j’y vois la preuve que malgré ce que veut nous faire croire le jeunisme de notre société, les femmes vieillissantes restent magnifiques. Elles rayonnent simplement d’une beauté différente, épanouie et sereine, quand bien même les épreuves de la vie ont laissé leurs marques sur les visages, aux coins des paupières, autour de la bouche et sur leur front fier. Vieillir n’est pas et ne doit pas être une honte, que l’on soit homme ou femme (ou autre, car rappelons qu’il existe des personnes intersexes). Le vieillissement du corps n’est jamais qu’une étape naturelle, ce qui compte, c’est de préserver l’enthousiasme et sa capacité à rêver et à s’émerveiller. Cela, j’ai l’impression qu’Anne Sylvestre s’y employait avec énergie.

Plus qu’un modèle féminin, cette poétesse des temps modernes figure aussi au Panthéon des auteur•e•s que j’admire, car chacun de ses textes constitue à lui seul une leçon d’écriture. Aussi, je ne m’attarderai pas sur le parcours de cette grande dame, d’autres l’ont déjà fait mieux que je n’aurais pu le faire, comme cet article dans Le Monde. Je laisse les biographies aux journalistes et biographes et comme ultime hommage, je préfère vous partager quelques-uns des trésors qu’elle nous laisse en espérant qu’ils trouvent en vous le même écho bouleversant et libérateur que celui qu’ils ont créé en moi.

Une Sorcière comme les autres

C'est mon cœur ou bien le leur 
Et c'est la sœur ou l'inconnue 
Celle qui n'est jamais venue 
Celle qui est venue trop tard 
Fille de rêve ou de hasard 
Et c'est ma mère ou la vôtre 
Une sorcière comme les autres 

Une chanson sur la condition féminine à travers les siècles que toute personne féministe se doit de connaître ! (Elle a fait l’objet de multiples reprises, j’apprécie particulièrement celle-ci par un chœur de femmes).

Les Hormones

Elle a raté la mayonnaise
 On espère encore qu'elle se taise
 Elle a trente-six idées par heure
 Quand elle a pas l' fou rire, elle pleure
 D'un seul coup, elle est irascible
 Puis elle devient hypersensible
 Elle dit que ça la tarabuste
 Et elle prétend que c'est injuste
 Elle rouspète, elle ronchonne
 Elle peut plus supporter personne

 C'est la faute aux hormones, Simone
 C'est la faute aux hormones ! 

Hystériques, émotives, versatiles, les femmes se vont vues qualifiées par de nombreux adjectifs péjoratifs au cours des siècles simplement parce qu’elles étaient… des femmes. Dans cette chanson, Anne Sylvestre revient avec beaucoup d’humour et de tendresse sur tous ces clichés.

Lettre ouverte à Élise

Mais qui était cette Élise
 Qui défrise
 Nos pianos
 Qui sans fin se gargarise
 Et se grise
 De trémolos ?
 Dis Ludwig si tu avais imaginé
 Que ça tournerait comme ça ha, ha
 Est-ce que tu n'aurais pas fignolé
 Rajouté un bémol ici ou là, ha, ha
 Est-ce qu'à ton Élise tu n'aurais pas pu
 Dire tout ça de vive voix ?
 Lalala, lalala 

Anne Sylvestre reprend l’air célèbre de Beethoven et y ajoute des paroles… surprenantes ! Cocasse et génial.

Thérèse

Thérèse il y a des années
Où les pommiers n'ont pas de pommes
J'écris pour que vous le sachiez
La récolte n'est pas trop bonne
Depuis longtemps vous m'écrivez
Sans que bien souvent je réponde
La chaleur de votre amitié
M'a bien souvent rendue au monde

Vous connaissez déjà les romans épistolaires ? Eh bien voilà la chanson épistolaire !

Certainement l’une des plus belles chansons sur l’amitié que je connaisse.

Carcasse

Carcasse 
On n'y peut rien, les années passent 
Sur toi le temps laisse des traces et je sens que je change aussi 
Avance 
Ton arme à toi c'est l'espérance 
À chaque jour qui recommence on recommence notre vie

Dans ce morceau, Anne Sylvestre revient avec tendresse sur la relation qu’elle entretient avec son corps et les sentiments que lui inspire le temps qui passe en laissant sur elle ses marques. Un bijou de lucidité et d’espoir.

Gay marions-nous

Dites, avez-vous remarqué,
 Dit ma voisine de palier,
 Qu'entre nous deux tout concorde ?
 J'ai le violon, vous les cordes
 Nos deux chats s'entendent bien
 C'est un signe certain
 Vous tirez la couette à vous
 Je n'suis pas frileuse du tout
 Vous possédez j'en suis sûre
 Le permis, j'ai la voiture
 A quoi bon tergiverser ?
 Voulez-vous m'épouser ? 

Un morceau guilleret et plein d’humour (mais vous l’avez compris maintenant, c’est la marque de fabrique de la dame ♥) sur le mariage gay.

Écrire pour ne pas mourir

Écrire pour ne pas mourir
Écrire, sagesse ou délire, écrire pour tenter de dire, dire
Tout ce qui m'a blessé, dire tout ce qui m'a sauvé
Écrire et me débarrasser
Écrire pour ne pas sombrer
Écrire, au lieu de tournoyer, écrire et ne jamais pleurer rien que des larmes de stylo
Qui viennent se changer en mots pour me tenir le cœur au chaud

De toutes les chansons d’Anne Sylvestre, il s’agit sans doute de celle qui me parle le plus à titre personnel (avec Les Gens qui doutent). La poétesse y témoigne une fois encore son génie des mots et sa grande sensibilité.

Merci chers lecteurs et chères lectrices pour le temps consacré à lire cet article.

Merci également à vous, Anne. Merci d’avoir vécu et surtout, surtout, merci pour la tendresse. Ce monde en manque cruellement trop souvent, mais vous, vous la distribuiez à foison dans vos chansons et cela m’a apaisé plus d’une fois.

Votre départ me laisse ce soir le cœur bien lourd. Heureusement reste votre œuvre immense grâce à laquelle votre étoile ne s’éteint pas vraiment. Elle devient plus lointaine, mais sa lueur continuera à éclairer ma plume chaque fois que je me livrerai à mes séances d’écriture nocturnes.

@ un de ces jours au firmament,

Chris

5 commentaires sur “Au revoir et merci, Anne Sylvestre

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  1. Ô ! merci Chris pour ce vibrant hommage à celle qui a nourri mon enfance. Et que j’ai redécouverte, bien plus tard, grâce à toi. Alors un double merci pour m’avoir permis de renouer avec une telle énergie, sensible et engagée. M’en reste la mémoire vivante au ressac du vague à l’âme. Lillie

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